Bill White, l'ami de Trump qui bouscule le microcosme diplomatique bruxellois : "Je suis un homme d'affaires avant tout"
Entre convocations des Affaires étrangères, diplomatie d'affaires et privatisation du Cinquantenaire, le nouvel ambassadeur américain Bill White bouscule Bruxelles. Portrait d'un deal maker décomplexé qui impose la méthode Trump au cœur de la capitale de l'Europe.

- Publié le 27-06-2026 à 19h18
- Mis à jour le 28-06-2026 à 22h17
Charles-Maurice de Talleyrand disait de la parole qu'elle "a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée". Bill White ne déguise pas grand-chose. Le nouvel ambassadeur américain à Bruxelles incarne de façon brute le spoils system, ce mécanisme permettant au locataire de la Maison-Blanche de récompenser ses généreux donateurs par des ambassades prestigieuses.
À 58 ans, cet homme d'affaires ayant levé plus de 5 millions de dollars pour la campagne républicaine débarque en Belgique avec une étiquette trumpiste indélébile. La légende veut que sa nomination ait été soufflée par Melania Trump elle-même, après une rencontre avec le roi Philippe.
'Donald Trump s'est penché vers moi et m'a demandé : "Et Haïti ?" Je savais qu'il plaisantait. La Première dame a alors suggéré : "Et la Belgique ?"
"J'adore raconter cette anecdote ! J'ai discuté avec le président Trump de la meilleure façon de le servir. Il pensait que je serais un bon ambassadeur, mais je souhaitais un poste important, dans un contexte dynamique et porteur de grands enjeux", raconte Bill White à La Libre. "Il s'est penché vers moi et m'a demandé : 'Et Haïti ?' Je savais qu'il plaisantait. La Première dame a alors suggéré : 'Et la Belgique ?' J'ai eu le pressentiment que c'était là qu'ils voulaient nous affecter, Bryan (son mari, NdlR) et moi. Nous sommes ravis de servir notre pays et le président Trump ici."
En pratique, l'homme est moins l'envoyé des États-Unis que celui de Donald Trump. Cela se ressent dès la première poignée de main.
"Il y a un mimétisme total avec Donald Trump : dans le style, la manière de s'exprimer, l'esprit transactionnel, le même aplomb. Quand je l'ai rencontré, j'avais l'impression d'avoir le président américain dans mon bureau", glisse un diplomate.
Ancien directeur du musée Intrepid Sea, Air & Space à New York, Bill White y a côtoyé le milliardaire et fait fortune en fondant Constellations Group, un cabinet de conseil stratégique. "Ma carrière, marquée par la gestion de plus de 1 000 employés et d'entreprises de plusieurs milliards de dollars, me permet d'être un ambassadeur particulièrement efficace, confie-t-il sans fausse pudeur. Avant tout, je suis un homme d'affaires qui sait nouer des relations stratégiques et résoudre des problèmes complexes."
Il a suivi le même flux migratoire que son mentor en déménageant en Floride. C'est d'ailleurs au bord de sa piscine de Palm Beach, près de Mar-a-Lago, qu'il a appris sa nomination. Son ralliement au mouvement "Maga" de Donald Trump s'est pourtant fait après un détour par le camp démocrate : Bill White et son mari avaient retiré leur soutien au républicain Mitt Romney en raison de sa position sur le mariage homosexuel, préférant appuyer les démocrates Barack Obama et Hillary Clinton.
"J'ai de la chance de ne pas avoir été nommé en Somalie, ironisait-il dans La Libre. J'adore la Belgique, les gens sont calmes et courtois. Et je trouve que la cuisine ici est meilleure qu'à Paris."
Le "grand barnum" du Cinquantenaire
Ce n'est toutefois pas pour la gastronomie que Bill White a été envoyé à Bruxelles. Ce poste européen lui offre une caisse de résonance considérable. Pour le 250e anniversaire des États-Unis en juillet 2026, il y prépare une réception massive au message limpide : "Vous allez aimer Trump."
Ce festival de 5 000 invités est qualifié par le média Politico d'événement "le plus couru de Bruxelles". Le Premier ministre Bart De Wever (N-VA), le ministre des Affaires étrangères Maxime Prévot (Les Engagés) et le président du MR Georges-Louis Bouchez y côtoieront la présidente du Parlement européen Roberta Metsola et le secrétaire général de l'Otan Mark Rutte.
La privatisation du parc durant 24 heures suscite les critiques des riverains et des écologistes – le feu d'artifice ayant failli être interdit pour protéger des martinets – mais pose aussi question pour la sécurité.
Mot de Donald Trump, pom-pom girls et caviar
Le show s'annonce résolument américain : fanfare militaire, pom-pom girls, taureau mécanique et projections d'exploits sportifs US. Vers 19 h, les festivités prendront une tournure plus exclusive à l'Autoworld, sous les arches du Cinquantenaire. Au programme de cette réception VIP : jazz militaire, caviar et athlètes professionnels. Le clou de la soirée sera le survol programmé d'avions, prélude à une allocution vidéo de Donald Trump et un discours de Bart De Wever. Une parade de drones et un feu d'artifice cloront ce grand barnum.
Sur le plan financier, la facture de 3,6 millions d'euros sera payée par des entreprises privées ne pouvant rien refuser aux États-Unis, comme le fabricant d'armes wallon FN Browning Group ou le Bedex (salon bruxellois de la Défense). "Bill White envoyait des propositions de dons de 5 000 à 35 000 euros. Démarche classique, mais on ne joue pas dans la même cour", glisse un diplomate.
L'ambassadeur a même demandé à la France le prêt de chasseurs Rafale pour le jour J, une audace restée sans réponse de Paris. L'ambassade américaine s'est finalement tournée vers des avions de la Seconde Guerre mondiale et des C-130.
L'art de bousculer les codes
Le profil de l'ambassadeur détonne dans un microcosme bruxellois rompu à la discrétion : Bill White aime se mettre en avant, parle fort et s'exprime davantage qu'il n'écoute.
En investissant le Cinquantenaire – le jardin des fonctionnaires européens – l'Américain touche une corde sensible.
Cette fête au Cinquantenaire, c'est jouer à montrer qui a la plus grosse. Beaucoup de collègues hésitent à s'y rendre.
"Cette fête, c'est jouer à montrer qui a la plus grosse", résume un diplomate étranger en poste à Bruxelles. "Beaucoup de collègues hésitent à s'y rendre." L'ancienne Première ministre Sophie Wilmès (MR) et le Roi ont notamment décliné l'invitation.
Aux Affaires étrangères belges, une inquiétude s'est fait jour quant au respect des symboles nationaux. La règle protocolaire est stricte : le drapeau d'une nation étrangère ne peut flotter sur les arches du Cinquantenaire que s'il est accompagné du drapeau belge. En d'autres termes, la bannière étoilée ne pourra pas apparaître seule ni même être prédominante.
"Si le Premier ministre Bart De Wever se retrouve au milieu d'une mise en scène trop américaine, cela pourrait donner l'image d'un pays vassal dans un lieu hautement symbolique", glisse un observateur.
Les consignes seront-elles respectées ? Le respect des règles locales n'est pas précisément la spécialité de Bill White…
"C'est le défaut des ambassadeurs politiques américains : ils n'ont pas le cursus classique et méconnaissent les codes", note Raoul Delcorde. Cet ancien ambassadeur de Belgique, qui est aussi un académique, vient de publier un "Dictionnaire de la diplomatie contemporaine".
Il rappelle que Maxime Prévot a convoqué publiquement Bill White à deux reprises après des sorties virulentes sur les réseaux sociaux, où l'ambassadeur attaquait le ministre fédéral de la Santé et "rabrouait" le gouvernement sur une enquête à Anvers liée à des circoncisions rituelles. "Bill White a clairement outrepassé son rôle", estime Raoul Delcorde. Loin de faire amende honorable, l'Américain a campé sur ses positions, s'épanchant face à la presse dès sa sortie du ministère.
"Il connaît mal la Belgique et pense qu'il peut changer le pays et le plier à sa volonté", ajoute un diplomate d'une grande nation européenne.
Du spectacle au business : la méthode Maga
"Cette nouvelle stratégie de communication est directement influencée par le mouvement Maga", décrypte Raoul Delcorde, qui compare la situation à celle de Charles Kushner à Paris ou de l'ex-ambassadeur chinois Lu Shaye. "Mais, in fine, vous ne pouvez pas continuer ce petit jeu trop longtemps sans nuire gravement à votre mission. Cela crée des tensions inutiles", ajoute-t-il, rappelant que ces frictions grippent des coordinations stratégiques complexes comme les Five Eyes (alliance de services de renseignement comprenant les USA, le Canada, le Royaume-Uni, l'Australie et la Nouvelle-Zélande).
"Les diplomates trahissent tout, excepté leurs émotions".
La diplomatie classique repose sur la sobriété. "Les diplomates trahissent tout, excepté leurs émotions", sourit Raoul Delcorde en citant Victor Hugo. Un adage obsolète pour Bill White, adepte du spectacle permanent. Lors du gala du Bedex, ce dernier a sidéré l'assistance en sommant la salle de se lever pour applaudir "our great president Donald J. Trump ".
"Quel c…", a lâché un diplomate de haut niveau présent dans la salle à son voisin de tablée.
Si le discours a jeté un froid sur le fond, l'Américain a captivé sur la forme, éclipsant le tonitruant Theo Francken (N-VA), ministre de la Défense. "Cela en dit long sur le succès du trumpisme : c'est un show permanent où le spectateur ne s'ennuie jamais", glisse un initié.
"Bill White se comporte comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, confie une source. Il ignore le microcosme diplomatique et privilégie le one-to-one avec des décideurs, car il est focalisé sur le business." On est loin d'Howard Gutman, ambassadeur sous Obama, qui s'était donné pour mission de visiter chaque commune belge.
Le "deal maker" plébiscité par les affaires
Pourtant, cette diplomatie du bulldozer a ses partisans. S'appuyant sur une équipe de diplomates de carrière pour gérer le quotidien, Bill White se concentre sur les relations publiques et son accès direct à la Maison-Blanche, un atout jugé inestimable par le milieu des affaires. "Je suis très heureux de pouvoir m'entretenir avec le président Trump lorsque c'est nécessaire", confirme-t-il.
Il estime que l'accord de Turnberry (accord commercial) garantit désormais la stabilité commerciale entre l'Union européenne et les États-Unis, permettant de dépasser les objectifs initiaux. "J'identifie les opportunités et je les saisis. C'est ce que j'ai fait dans le privé, et cela porte ses fruits. J'ai été en contact avec Donald Trump pour un potentiel accord de 50 milliards de dollars sur le GNL américain en Europe, ainsi que pour une solution nucléaire en Belgique avec Westinghouse. De nombreuses entreprises, telles qu'UCB, le groupe Stow, Cartamundi, Sibelco, Agristo et Prayon ont déjà investi dans le secteur de l'énergie belge."
Sa mission initiale : ramener 50 milliards de dollars de contrats. Bill White assure être déjà plus que dans les clous. "Nous travaillons à la conclusion d'accords d'une valeur supérieure à 80 milliards de dollars qui seront excellents pour la Belgique et bénéfiques pour les États-Unis", assure-t-il.
"Du point de vue américain, il remplit son contrat merveilleusement bien, admet un diplomate de carrière. Par contre, il est peu à l'écoute de l'intérêt belge." Un avis que ne partagent pas forcément les milieux d'affaires. "Pour une entreprise belge fortement implantée aux États-Unis, comme FN Browning, Bill White est un soutien permanent et bienvenu pour renforcer les liens économiques entre l'Europe et l'Amérique du Nord", assure Henry de Harenne, représentant du groupe wallon.
""Bill White est hyperactif : c'est un bourreau de travail capable de caler 40 rendez-vous par jour. C'est un doer (faiseur) et un deal maker (faiseur de deals). C'est un profil commun aux USA, même si cela en choque certains ici".
"Bill White est hyperactif : c'est un bourreau de travail capable de caler 40 rendez-vous par jour. C'est un doer (faiseur) et un deal maker (faiseur de deals). C'est un profil commun aux USA, même si cela en choque certains ici", observe Ari Epstein, cofondateur du Bedex, ex-CEO de l'Antwerp World Diamond Centre et figure bien connue du business en Flandre. "Il a l'oreille de la Maison-Blanche et de l'entourage de Trump, composé d'hommes d'affaires. Il a été désigné pour faire des affaires et c'est qu'il fait. Il peut faire avancer les choses du point de vue économique d'autant que, quand il dit quelque chose, il tient parole. Son objectif est de créer un écosystème favorable aux entreprises américaines. Et cela fonctionne."
"Je ne sais pas si je l'admire ou s'il m'horripile, conclut un businessman bruxellois. Mais Bill White et Donald Trump ont une chose que l'Europe et la Belgique n'ont plus : ils savent ce qu'ils veulent et se battent pour, tandis que nos responsables publics sont paralysés par ce qu'on peut penser d'eux. Et cela, ça devrait nous faire peur."
