Les rues réservées au jeu sont menacées: "Le bourgmestre préfère voir nos enfants jouer sur la route"

- Publié le 07-08-2019 à 06h30
- Mis à jour le 07-08-2019 à 06h54

Cet été, plusieurs communes ont réfléchi à la place des enfants en rue. Pour finalement renoncer à des espaces prévus pour le jeu. Les autorités semblent plus frileuses. Mais les habitants aussi.
Au début de l'été, la bourgmestre de Visé a annoncé que, contrairement à ce qui se faisait jusque-là pendant les grandes vacances, il n'y aurait plus de rues réservées au jeu dans la ville cette année. Même décision, récemment, dans la commune d'Oupeye : plus aucune rue n'y sera réservée aux enfants pendant ce congé. Dans le même temps, du côté de Malmedy, c'est une cour de récréation qui se trouve au centre du débat (voir l'encadré ci-contre). Sur Facebook, un citoyen se plaint : "Le bourgmestre de Malmedy préfère voir nos enfants jouer sur la route que mettre la cour à leur disposition."
On peut donc se poser plusieurs questions. Les communes deviendraient-elles frileuses ? Et, plus largement, quelle place les villes laissent-elles encore aux enfants ?
Le rappel du principe
Commençons par les rues réservées au jeu. Plusieurs observateurs ont laissé entendre que le concept, déjà cinquantenaire (les premières "rues réservées au jeu" apparaissent en Belgique dans les années 1970) serait en perte de vitesse.
Le principe est généreux et tout simple : à condition de remplir un certain nombre de critères, un ou plusieurs habitants peuvent introduire une demande afin qu'une voirie soit temporairement interdite à la circulation (souvent l'été, pendant les congés scolaires ou le week-end) pour permettre aux enfants d'y jouer et aux riverains de s'y rencontrer en toute sécurité, sur toute la largeur de la chaussée.
Seuls les conducteurs qui habitent dans la rue ou qui y possèdent un garage ont encore le droit d'y accéder, mais à pas d'homme. Même les cyclistes doivent descendre de selle. On parle évidemment de rues composées surtout d'habitations, que n'empruntent pas les transports publics, et où la vitesse autorisée n'excède pas 5 0km/h en temps normal. Il faut aussi que la majorité des riverains soient d'accord.
Danger ou pas danger ?
Depuis la fin des années nonante, la presse relaie chaque été la disparition de quelques-uns de ces espaces de loisirs. Comme on vient de le voir, c'est encore le cas ces jours-ci. À Oupeye, où le dispositif était appliqué depuis une vingtaine d'années dans plusieurs rues, le bourgmestre Serge Fillot indique : "La Région wallonne m'a averti d'une fragilité juridique. La responsabilité de la commune serait engagée en cas d'accident."
Le souci, c'est que la rue n'est pas fermée hermétiquement. Certains véhicules ne se gêneraient pas pour circuler comme d'habitude. "Il y a un faux message de sécurité qui représente un danger" , indique le maïeur, tout en précisant qu'en vingt ans, pas un seul accident n'a été à déplorer. Les habitants seraient-ils prêts à ce que leur chaussée soit strictement interdite ? "J'en doute", répond Serge Fillot qui, à cette condition, reste partant.
À Visé non plus, la bourgmestre n'a rien contre le fait d'en reparler plus tard, mais à condition de mettre en place une nouvelle réglementation.
Comme sur les anciennes cartes postales…
Contrairement à ce qui précède, d'autres communes restent fans de ces projets citoyens. C'est le cas par exemple à Rixensart.
Après une période d'essai en 2018, la rue Denis Deceuster sera définitivement réservée au jeu tous les dimanches, de mars à octobre et pendant tous les congés scolaires. "Certains jeux ne peuvent pas se faire dans le jardin ", argumente Denis Hendrichs . "Combien sommes-nous à avoir joué dans la rue, autrefois, quand il y avait moins de voitures ? Jetez un coup d'œil aux anciennes cartes postales : ce qui frappe, c'est de voir les habitants, les enfants, devant chez eux en train de discuter entre voisins ou de jouer… On a constaté qu'aujourd'hui, on connaît assez peu, voire pas du tout, nos voisins. Normal : le seul endroit où on peut les rencontrer, c'est dans la rue. Mais la rue n'est pas organisée pour cela."
Confort ou convivialité ?
Entre les nouvelles rues de jeu et la disparition des anciennes, dans quel sens penche la balance ? Du côté de Bruxelles, Inter-Environnement a sorti sa calculette. Dans un rapport intitulé "Retour d'expériences en Région Bruxelles-Capitale", Yves Englebin évoque l'essoufflement de l'initiative. Et il relève que "c'est plus une question d'habitants que de morphologie de rues". Et de conseiller de relancer périodiquement des campagnes de sensibilisation auprès des riverains. Car c'est bien là que tout se "joue".
Dans une précédente publication, Inter-Environnement Bruxelles relevait, parmi les principales raisons de s'opposer à la mise en place d'un espace réservé, "le fait de ne pas pouvoir utiliser sa voiture, la peur d'être envahi par les enfants des rues avoisinantes, le bruit et la crainte des dégradations". Confort ou convivialité, faut-il vraiment choisir ?
Et si on ouvrait les cours de récré...
À Malmedy, c'est autour de la cour de récréation de l'école communale fondamentale du village de Mont qu'a tourné, cet été, la question de la place des enfants dans les rues. Plusieurs parents avaient cru trouver "la" bonne idée : puisqu'il n'y a aucune plaine de jeu dans le coin, pourquoi ne pas utiliser la cour de récréation, terrain de jeu par excellence pendant toute l'année scolaire, et l'ouvrir aux enfants pendant les vacances ?Les autorités communales ne l'ont pas vu de cet œil. Elles ont avancé l'argument sécuritaire. "Les cours de récréation ne peuvent pas se transformer en espaces de jeu sans surveillance pendant les vacances", a répondu le bourgmestre Paul Bastin, également en charge de l'enseignement. Et si un responsable de surveillance était désigné ? Manifestement personne ne se bouscule au portillon, par crainte de devoir assumer la responsabilité en cas d'accident…
Autre cas de figure dans le centre d'Amay, à l'école communale des Tilleuls. À l'origine, ce qui sert de cour de récréation aux enfants de maternelles et de primaires est un espace public. Très logiquement, il n'est donc pas fréquenté que par les élèves. Et c'est bien ce qui déplaît à une poignée de parents qui ont interpellé le conseil communal. Forts d'une pétition de 200 signatures, ils réclament que "la cour soit tout le temps fermée et réservée aux petits". En cause : diverses dégradations et des détritus (tessons, cigarettes, seringues) "qui menacent la sécurité des enfants". On le voit, la question de l'ouverture des espaces scolaires à la population ne va pas de soi…
À Bruxelles, elle figure pourtant aussi dans les "contrats école" initiés par le gouvernement en 2017. Théoriquement, en tout cas. La nouvelle équipe en place vient de confirmer qu'intégrer les écoles dans leur environnement demeure dans ses priorités. Ouvrir les infrastructures scolaires aux habitants est l'une des idées. Deux des quatre projets pilotes en cours (à l'athénée Leonardo da Vinci à Anderlecht et aux Dames-de-Marie à Saint-Josse) l'envisagent avec leur restaurant et leur salle de sport. Mais pas les cours de récréation.
Aucun accident en vingt ans
Les rues réservées au jeu ont disparu à Oupeye cet été. Le bourgmestre a évoqué le danger constitué par un faux sentiment de sécurité. Pourtant, d'après le même, aucun accident ne fut à déplorer en vingt ans d'application du système.
