Les "Pavés de la mémoire" de la Shoah brillent comme jamais à Bruxelles
Des volontaires ont entrepris de nettoyer les 458 pavés qui rappellent la présence de Juifs déportés.
- Publié le 27-04-2022 à 21h31
- Mis à jour le 27-04-2022 à 21h51

De temps à autre, un petit pavé couvert de laiton scintille sur les trottoirs de Bruxelles et d'autres villes européennes. Ce sont les pavés de la mémoire, les Stolpersteine, qui honorent depuis les années 90 la mémoire d'habitants juifs qui vécurent dans la maison située à cet endroit et furent déportés vers les camps nazis pendant la Seconde Guerre mondiale.
Un mouvement de jeunes étudiants juifs, né à Maastricht, a entrepris de les nettoyer un à un. Mercredi, à l'occasion de la Journée internationale en mémoire des victimes de l'Holocauste et à l'initiative de l'Association juive européenne (EJA), il est passé par Bruxelles. "Il y a 90 000 pavés de la mémoire de l'Espagne à la Finlande, c'est le monument le plus décentralisé d'Europe, explique Ethan Gabriel Bergman, l'un des fondateurs du mouvement #MakeTheirMemoryShine. Nous allons nettoyer les 458 qui se trouvent à Bruxelles."
Rue Haute, dans les Marolles
Direction les Marolles, à deux pas du Musée juif de Bruxelles. Au n°69 de la rue Haute, face à la boutique Aimez-vous les uns les autres , habitaient cinq Juifs venus de Pologne, de Tunisie et de Grèce, les Elgarten, Eskenazi et les filles Kalderon. Il y a cinq pavés. Deux moururent dans les camps d'Auschwitz et de Bergen-Belsen, trois en réchappèrent.

Avant la guerre, les Marolles populaires étaient un point de chute de prédilection des Juifs fuyant la Tunisie, la Grèce ou la Pologne. Ils étaient devenus tailleurs, cordonniers, vendeurs au marché puis avaient ouvert des commerces. Près de 4 000 vivaient dans le quartier. Mais en 1940 le bourgmestre de Bruxelles Vandemeulebroeck se résigna à accepter l'ordre de l'occupant de constituer des registres de la population juive. Ce fut le premier acte qui conduisit les Juifs aux camps de concentration et d'extermination.
"C'était le temps de la Belgique docile, lorsque le diable se manifestait dans toute sa banalité", estime Philippe Close (PS), bourgmestre de Bruxelles, qui a lui même nettoyé mercredi les pavés du 69 de la rue Haute. "Apprendre l'histoire est essentiel si nous ne voulons pas qu'elle se répète, même si cela ne sera jamais assez car la haine est plus une question d'émotion diabolique que de raison."


"N'oubliez pas ces gens !"
Sur les 24 906 Juifs et 351 Tsiganes qui furent déportés de Belgique, seuls 1 095 survécurent. Chacun avait une histoire, une maison, un travail, une famille, et ils disparurent, fauchés par l'idéologie de la haine et du racisme. "N'oubliez pas ces gens", a plaidé mercredi l'une des dernières survivantes de l'Holocauste, Régine Suchowolski-Sluzny, très émue, lors d'une cérémonie au Musée juif. "Nous n'avons pas le droit. Tant que nous nous souviendrons de leurs noms, ils vivront dans nos mémoires." Régine avait 2 ans et demi au début de la guerre. Elle fut cachée par une famille chrétienne. "Je suis une survivante heureuse", dit-elle. Et elle continue à témoigner de la Shoah. "Hier, j'étais dans les Ardennes avec des enfants de 10 à 15 ans. Ils buvaient mes paroles."
Léa Guterman, toujours là
Assise sur une chaise en bas de son appartement de la rue Haute, Léa Guterman, 86 ans, assiste à l'attroupement des journalistes et des autorités. Elle aussi doit la vie sauve à un couvent qui l'a cachée pendant la guerre. Elle est née dans les Marolles, fille d'un tailleur qui avait perdu 42 membres de sa famille durant l'Holocauste. Elle y vit toujours.
"Oui, l'antisémitisme renaît, dit-elle. Certains m'ont dit : 'Vous, les Juifs, vous avez inventé tout cela pour gagner de l'argent.' On est jaloux, je ne sais pas de quoi. Je ne suis pas riche. Je ne suis pas pauvre. Je suis moyenne. Nous ne devons pas oublier que nous, les Juifs, nous avons apporté deux prix Nobel à la Belgique, Ilya Prigogine et François Englert. Mais je suis rassurée quand je vois ce que ces jeunes font aujourd'hui."
Chaque pavé a une histoire. À lire sur le site internet map.stolpersteine.app