Dans cette maison d'accueil et d'hygiène pour personnes sans abri, "on a déjà eu un Pablo Picasso et un Bruce Willis. On attend Marilyn..."
La Fontaine, maison d'accueil et d'hygiène pour personnes sans abri située au coeur du quartier populaire des Marolles, à Bruxelles, propose aussi des services de pédicure médicale. Parce que la rue est impitoyable pour les pieds.

- Publié le 15-10-2023 à 12h00
- Mis à jour le 16-10-2023 à 13h21

Il n'est pas encore 9 heures, mais déjà une poignée d'hommes patientent gentiment devant le numéro 346, rue Haute à Bruxelles. David (prénom d'emprunt) termine une cigarette. Large sourire, il mime : un bras levé, la main droite fait des mouvements circulaires sur son thorax : "Je viens prendre ma douche". On se trouve dans le quartier populaire des Marolles, à deux pas de la Porte de Hal. La Fontaine ouvre dans un quart d'heure. Ce centre d'accueil de jour pour personnes sans abri, géré par l'Association belge de l'Ordre de Malte, permet aux bénéficiaires d'avoir accès à l'hygiène corporelle, à des soins infirmiers, à de la pédicure médicale et à un accompagnement psychosocial. Parce qu'être bien dans son corps permet aussi d'être mieux dans sa tête.
En Belgique, l'Ordre de Malte a ouvert sa première Fontaine à Bruxelles, rue des Fleuristes, en 1996 (avant de déménager ici en 2017). Une deuxième maison existe à Liège depuis 1999; une troisième Fontaine fonctionne à Gand depuis 2013.

Bienvenue au "babbelkot"
À l'intérieur, les travailleurs psychosociaux et les bénévoles sont déjà à pied d'œuvre, en combinaison bleu roi. "Nos salopettes de garagistes", s'amuse Cathy Van Heer, directrice de La Fontaine depuis 8 ans L'équipe les avait reçues de Bruss'Help (la coupole bruxelloise qui coordonne les dispositifs d'aide aux sans-abri) à l'époque du Covid ; elle les a adoptées. La salle d'attente, clinique et plutôt austère (des bancs fixés au mur, une poubelle, des affiches avec consignes…), donne une première impression trompeuse. Elle se dissipe dès qu'on entre dans le cœur de la maison (la cafétéria baptisée "babbelkot"), dans l'odeur réconfortante du café préparé par Martine. À 68 ans, cette bénévole discrète et efficace règne sur la cafetière, la théière et le lave-vaisselle. Pour des raisons personnelles, elle a dû prendre une pause de deux ans après quatre ans de bons et loyaux services à La Fontaine. Elle a réenfilé son tablier il y a cinq mois. "Je fais aussi la soupe pour les collations", précise-t-elle. Martine s'éclipse pour aller acheter quelques baguettes.
À la fois gratuit, inconditionnel et anonyme
Psychologue de formation, Ludivine travaille à temps plein à la Fontaine, à l'accueil des bénéficiaires. "J'ouvre la porte", résume-t-elle en plaisantant. La jeune femme fait bien plus que cela : un travail fondamental de lien avec les personnes en situation de précarité.

"Le poste de l'accueil, c'est le plus difficile", estime la directrice. Cela tient aux caractéristiques du service à la fois gratuit, inconditionnel et anonyme. Le public ciblé en priorité, ce sont les personnes qui dorment dehors. Un public qui a changé au fil des ans. "L'alcool, on avait l'habitude. Aujourd'hui, on rencontre plus d'assuétudes aux drogues", poursuit Cathy Van Heer. Et une nette augmentation des cas de santé mentale vacillante. Les personnes ne doivent pas justifier d'un statut ou d'une identité pour être accueillis à La Fontaine. "On ne demande rien aux gens. Ils doivent juste nous communiquer un nom. Celui qu'ils ont envie de nous donner. Pour des raisons administratives : on a besoin de statistiques pour obtenir les subsides régionaux." Les fiches des bénéficiaires de La Fontaine sont parfois folkloriques. "On a déjà eu un Pablo Picasso et un Bruce Willis. On attend Marilyn…", rigole la responsable.
"Si tu veux ton linge, tu cours…"
La directrice connaît bien ses ouailles, qui la hèlent depuis le trottoir. Elle houspille un retardataire : "Allez ! Tu te dépêches. Si tu veux ton linge, tu cours." De son tutoiement se dégage beaucoup d'affection. Abderrahmane s'exécute. Lui l'appelle "la patronne". Ici, tout est réglé comme du papier à musique. Les rendez-vous sont fixés à 9 heures, 10 heures, 11 heures, 13 heures, 14 heures et 15 heures.

Pour une heure, le temps de prendre une douche, de faire laver son linge et, si besoin, de passer chez l'infirmière ou la pédicure. "On a deux machines à laver et on met les vêtements de quatre personnes par machine. C'est cela qui nous limite. Ça fait huit personnes par heure, c'est mathématique." Trois bénévoles sont prévus par demi-jour : un pour le "babbelkot" ; un pour le linge ; un pour les douches. À Bruxelles, La Fontaine peut compter sur une quarantaine de fidèles.
La maison d'hygiène fonctionne sur rendez-vous : les bénéficiaires ont droit à une douche et au lave-linge une fois par semaine. "Je leur donne une petite carte avec le jour et l'heure pour la semaine suivante", explique Ludivine. Certains oublient, se trompent d'horaire, s'emmêlent avec les jours fériés, perdent le bout de carton… Après un quart d'heure de retard, on perd son tour. Pour éviter de faire tourner les tambours à moitié pleins, on fait alors entrer un "non-inscrit". Cela se sait entre sans-abri. D'où la petite file qui se maintient devant la maison d'accueil dans l'espoir qu'une place se libère...

Les vêtements sales sont engloutis
Ce matin, une absence fait un heureux. Il file vers l'espace buanderie où Michel (62 ans), bénévole depuis deux ans, s'affaire à distribuer les paniers avec un change complet (un training, un tee-shirt, des pantoufles, un essuie, un gant de toilette et un filet pour le linge sale). "Les petits filets sont transférés dans des grands, quatre par machine, et hop, c'est parti". Les vêtements sales sont engloutis dans les lave-linge, avant d'être fourrés dans d'immenses séchoirs – il y en a quatre.
À l'entrée, c'est toujours l'animation. Monsieur Song, un habitué, vient dire bonjour, même si ce n'est pas son jour de douche. Un autre, un homme de grande taille, qui tient une sucette au coca, insiste. "Je suis inscrit dans le livre." Mais il ne sait plus pour quand… Cathy Van Heer fouille dans le registre, retrouve la date ; il doit revenir mardi prochain.
Un dernier coup de blush
À côté des cabines de douches individuelles, alignées comme à la piscine, il y a des lavabos face à un mur-miroir. Maria (prénom d'emprunt), 28 ans, termine de s'épiler les sourcils, se donne un dernier coup de blush.

Son téléphone portable est presque chargé. Elle attend juste que le séchoir lui rende son linge tout propre. Elle a rendez-vous chez Actiris (l'office régional bruxellois de l'emploi) cet après-midi. "Je m'habille comme tout le monde et je ne mets pas ces baskets: j'ai aussi des belles chaussures", insiste-t-elle. Personne ne peut alors deviner que cette jeune femme élégante dort à la rue.
Maria vient régulièrement se bichonner à La Fontaine. Depuis quand ? "Je ne vous le dirai pas." Mais quand elle raconte son parcours de rue, on comprend qu'il faut compter en mois plutôt qu'en jours. Il a commencé après "une coupure" avec sa maman, qui l'a élevée seule mais était "trop lourde" : "Elle m'empêchait de prendre mon envol." Elle a trouvé un appartement, des petits jobs dans l'Horeca, des intérims… Mais c'était trop juste. Les dettes se sont accumulées. Elle a perdu pied, oublié de remplir des papiers. Elle a été radiée de son ancienne adresse. "De base, j'ai toujours été solitaire. Je n'ai pas d'amis. Je n'en cherche pas. Ça me convient."
"On ne pue pas la pisse"
Mais dans la rue, à défaut d'amis, "on est obligés d'avoir un peu de solidarité". Elle fait partie d'un petit groupe – un Français, un Belge, un Mauritanien- de gens comme elle : "On est des SDF mais on ne se chie pas dessus. On ne pue pas la pisse."
Quand on vit dans l'espace public, on se fait beaucoup voler, explique-t-elle. "Je suis obligée de bouger souvent." Elle se débrouille comme elle peut, entre La Fontaine, les pauses à Pierre d'Angle (un centre d'hébergement), les nuits au Bois de la Cambre ou dans les encoignures à l'entrée des magasins de la chaussée de Waterloo. "Je me pose vers 22 heures jusqu'à 7 heures." Au Décathlon, elle a acheté un sac de couchage, un fin matelas, qu'elle roule au petit matin, et une couverture de survie. "Je vous assure que j'arrive à très bien dormir."
Maria fait tout pour se sortir de la rue, en comptant d'abord sur elle-même. On sent une volonté incroyable chez cette jeune femme. Administrativement parlant, elle a déjà tout remis en ordre : adresse de référence, carte d'identité, mutuelle, GSM, carte de banque… Elle croise les doigts pour trouver un studio, même minuscule, qui lui permettra de trouver un contrat dans l'Horeca. "Quand on est à la rue, c'est mort pour avoir un boulot qui commence à 7 h 30. Je la prendrais où ma douche ? Il n'y a aucun service ouvert avant 9 heures."
Les ongles s'enroulent, s'adaptent à la chaussure
La douche, c'est un passage obligé pour avoir accès aux autres services. Jean-François (64 ans) s'étend dans le fauteuil du cabinet de pédicure médicale où Laura officie trois fois par semaine depuis dix ans. Elle étend une lotion à base de gentiane sur les pieds du sexagénaire, un artiste peintre qui a gagné plusieurs prix. "En cas de macération, ça aide à sécher les ongles et la peau", explique-t-elle. "Et ça permet ensuite de retrouver une peau saine." Ca fait du bien ? Jean-François ferme les yeux : "Beaucoup… C'est terrible." Pour le moment, l'homme habite "dans un endroit de merde" qui lui coûte cher. Il vient trouver du réconfort à la Fontaine. "On les chouchoute", dit la pédicure médicale. Les pieds du patient ont besoin de soins : "Ses ongles s'enroulent : ils s'adaptent à la chaussure", montre-t-elle. Il faut les couper.

La rue est impitoyable pour les pieds. Dans le dispensaire, juste à côté du local de Laura, Magali, une des deux infirmières de l'association, s'occupe d'un autre patient dont les pieds sont aussi en piteux état.
Un échange, une écoute, des confidences
Au "babbelkot", Ludivine passe de table en table pour vérifier si chacun a bien son rendez-vous. Un prétexte pour un échange, une écoute bienveillante, des confidences. Mira, 40 ans, les cheveux encore humides après la douche, croque quelques biscuits au chocolat avec un mug de café. Finlandaise, elle s'est retrouvée à la rue, autour de Maelbeek, avec son compagnon belge, après un "accident de la vie". Elle reste philosophe : "Le corps humain est une drôle de machine, qui s'adapte à chaque fois."
Abderrahmane, lui, n'y croit plus trop. Il réfléchit sérieusement à l'idée de retourner au Maroc qu'il a quitté il y a un quart de siècle. Alors que tous ses documents sont en ordre, il ne voit pas de perspective pour trouver un logement ou un boulot. La Fontaine, c'est son point d'ancrage, depuis 22 ans. "J'y allais déjà quand c'était à l'autre adresse, à côté de Povorello, à côté de la pharmacie", détaille-t-il. "Ici, c'est bien. On t'aide. Aujourd'hui, on a réparé mon WhatsApp. J'ai pu appeler ma sœur." Mais l'homme est fatigué de chercher, chaque jour, un endroit pour passer la nuit. Entre une église, à Forest, et un garage, à Schaerbeek, où il a installé provisoirement son couchage. Le propriétaire ferme les yeux. "Il me voit mais il ne dit rien, comme si je n'existais pas." En attendant – mais quoi ?-, il y fait chaud et sec, à côté des bagnoles. "Sinon, je ne sais pas où aller dormir."