La Belgique face à une problématique de plus en plus criante: "On passe à côté de 70 meurtres par an"
Faute de médecins légistes suffisants, de nombreux décès violents ne font pas l'objet d'autopsie et bon nombre de meurtres passent sous le radar.

- Publié le 18-12-2023 à 08h05

La Belgique ne compte plus que 16 médecins légistes pour procéder aux autopsies dans le cadre de décès suspects, dont… deux pour la circonscription Bruxelles-Brabant wallon. Le constat est alarmant et a pour conséquences que de nombreux meurtres passent sous le radar.
"À l'époque, on nous requérait pour toutes les morts violentes et suspectes. Désormais, on n'intervient plus que pour les morts suspectes", explique Philippe Boxho, médecin légiste et professeur à l'université de Liège. "Cela signifie qu'avant, nous voyions tous ceux qui mourraient de pendaison, d'un coup d'arme à feu, de prise de médicaments, d'overdose, etc. Aujourd'hui, on ne voit que les cadavres issus du tri de la police."
Or, la police n'a pas le pouvoir de déshabiller ou d'examiner les victimes de meurtres, et l'on estime que 70 meurtres par an ne sont pas identifiés. "Si on ne fait pas d'examen complet d'un corps par un médecin légiste, vous risquez de confondre un meurtre par strangulation avec une pendaison sans intervention de tiers. On passe donc complètement à côté de meurtres. Quand je descends sur une scène de crime, la victime est tuée à l'arsenic. En examinant le corps, j'arrive à voir qu'il s'agit en réalité d'une intoxication à l'arsenic, ce que le policier ne peut pas voir", poursuit Philippe Boxho.
Dans les années 90, le pays comptait une trentaine de médecins légistes. "Depuis les années 2000, nous sommes moins que 20", poursuit-il. "C'est un métier extrêmement mal payé. Il s'agit, en médecine, de la seule spécialité qu'on peut exercer avec une autre spécialité pour gagner sa vie. La plupart d'entre nous font donc également de l'anatomopathologie (qui consiste en l'analyse des prélèvements biologiques de cellules, tissus et organes, NdlR) ou de l'expertise médicale. Nous sommes payés 200 euros par acte pour examiner le cadavre mais cela nécessite d'être de garde tous les jours, ce qui n'est pas possible."
Le nouvel institut de médecine légale "va dans le bon sens", selon Philippe Boxho, et permettrait d'augmenter le nombre d'autopsies par an. "Selon les estimations, 1 à 2 % des décès est suivi d'une autopsie en Belgique, alors que l'objectif recommandé par l'Europe est de 10 %. L'ancien ministre de la Justice Vincent Van Quickenborne a enfin compris l'importance de notre travail contrairement à ses prédécesseurs qui ont systématiquement fait des coupes budgétaires dans la médecine légale, au détriment des enquêtes judiciaires."