Gaza, le thème de campagne qu'on n'attendait pas : "Pour certains, défendre Israël, c'est défendre l'Occident menacé par un Islam menaçant…"
Occupation d'un bâtiment de l'ULB, tensions entre partis… La situation à Gaza s'est invitée très largement dans la campagne électorale.

- Publié le 10-05-2024 à 10h28
- Mis à jour le 10-05-2024 à 10h37

Les tensions qui entourent le conflit israélo-palestinien traversent la société belge de part en part.
Depuis mardi matin, une centaine d'étudiants occupent un bâtiment du campus Solbosch, à l'Université libre de Bruxelles. Leur objectif : dénoncer le "génocide en cours à Gaza" et appeler les autorités de l'ULB à rompre "immédiatement et sans équivoque toutes formes de collaboration avec les institutions académiques et les entreprises sionistes qui participent à l'oppression systématique du peuple palestinien".
Ils réclament notamment l'annulation immédiate de la venue de l'ancien ambassadeur israélien (en France, NdlR), Elie Barnavi, invité par la rectrice de l'ULB, Annemie Schaus.
Des tensions et altercations sont survenues mardi soir sur le site.
Le coprésident de l'Union des étudiants juifs de Belgique (UEJB), Gad Deshayes, a affirmé avoir été agressé et blessé au niveau du cou, tandis que l'ULB a annoncé qu'elle portera plainte pour des violences à l'encontre d'un vigile et d'un étudiant.
Révélateur d'un climat
L'incident n'a pas encore eu d'influence politique majeure, mais il est révélateur d'un climat plus large. Car la situation à Gaza s'est invitée très largement dans la campagne électorale.
Elle constitue l'un des thèmes centraux du PS dans la campagne qu'il mène à Bruxelles, mais Ecolo et le PTB sont également en pointe sur le sujet.
"La situation à Gaza est clairement devenue un thème de campagne, avec une focale sur Bruxelles, mais pas uniquement. Presque tous les partis francophones en parlent dans leurs communications quotidiennes, à l'exception des Engagés. La position est davantage pro-israélienne chez Défi ou au MR, avec une attention tout de même à communiquer sur le droit des Palestiniens", précise Pascal Delwit, politologue à l'ULB.
La violence d'Ahmed Laouej contre son premier ministre, alors que celui-ci prend pourtant des positions très critiques à l'égard d'Israël, en dit long sur l'instrumentalisation de ce conflit à des fins électorales."
Ce mercredi à la Chambre, lors de la dernière séance plénière de la législature, Ahmed Laaouej, chef de groupe PS, a réclamé "des sanctions immédiates contre Israël, l'arrêt des exportations, la convocation de l'ambassadeur, et, s'il le faut, la rupture des relations diplomatiques", demandant à nouveau "la reconnaissance de l'État palestinien". La position n'a pas été suivie par le Premier ministre Alexander De Croo (Open VLD).
"Clairement c'est la volonté des partis de gauche que de faire de Gaza un thème de campagne, mais le Premier Ministre n'est pas en reste…", assène Georges Dallemagne, député Les Engagés. "La violence d'Ahmed Laaouej contre son premier ministre, alors que celui-ci prend pourtant des positions très critiques à l'égard d'Israël, en dit long sur l'instrumentalisation de ce conflit à des fins électorales. C'est à celui qui, du PTB au PS en passant par Ecolo, se montrera le plus radical. Cela ne sert pas la paix. Le danger est de légitimer la violence et la haine dans notre pays".
"C'est l'angle mort de ce conflit: défendre Israël, pour certains, c'est défendre l'Occident menacé par un Islam menacant"
"Je renvoie le compliment d'électoralisme au MR et à ceux qui, dans tous les partis, spéculent électoralement sur ces franges de l'opinion qui lisent la question palestinienne comme un enjeu de clash de civilisations. C'est l'angle mort de ce conflit : défendre Israël, pour certains, c'est défendre l'Occident menacé par un Islam menaçant. La question palestinienne est plus qu'un thème de campagne", objecte Malik Ben Achour (PS), député fédéral. "La question palestinienne apparaît aujourd'hui clairement comme une question universelle, qui dépasse le clivage gauche-droite."
Selon Malik Ben Achour, une ligne de fracture divise son camp et celui des défenseurs "d'un paradigme ethno-identitaire."
"Au PS, nous défendons la Palestine car nous craignons un affaissement de la norme universaliste, selon laquelle les règles, les principes et le droit valent pour tous, tout le temps et de la même manière quelle que soit l'ethnie, la religion ou la couleur de peau. La politique du gouvernement Netanyahou, au contraire, c'est je défends mes semblables, quel qu'en soit le prix. Ce n'est pas pour rien qu'aujourd'hui, le drapeau israélien rassemble autour de lui des personnalités comme Javier Milei, Jair Bolsonaro, ou Donald Trump.
"Un thème surdimensionné par les partis"
Cette logique identitaire dénoncée par le PS semble toutefois également traverser les mouvements pro-palestiniens.
Plusieurs partis européens, issus de plusieurs pays, se présenteront aux élections européennes de juin au sein d'une coalition "Free Palestine party". Elle réunira "des partis indépendants partageant la même éthique musulmane", et sera portée en Belgique par le député bruxellois Fouad Ahidar (ex-Vooruit).
Au-delà du fond, le pari sera-t-il porteur électoralement ?
"Territorialement, le thème parle dans les centres urbains comme Anvers et Bruxelles où il y a une communauté juive et une communauté d'origine maghrébine. C'est aussi sans doute le cas dans une partie de la communauté étudiante. Mais il ne faut pas toujours réfléchir uniquement en termes stratégiques. Des personnalités comme Malik Ben Achour (PS) ou Simon Moutquin (Ecolo) n'ont pas attendu les attaques d'octobre pour se positionner sur Gaza", pointe Pascal Delwit (ULB). "Mais si on ne devait penser qu'en termes purement stratégiques, il me semble que la place donnée à ce thème par les partis politiques est surdimensionnée par rapport aux préoccupations de la société francophone, qui a d'autres attentes sur le pouvoir d'achat ou le logement."
