"L'Arizona risque de fragiliser les personnes migrantes à qui on demande pourtant de s'intégrer, et de bafouer leurs droits fondamentaux"
Anne Dussart, spécialiste des questions de Migrations, s'inquiète des paradoxes et zones de flou dans l'accord du gouvernement concernant l'Asile.

- Publié le 10-02-2025 à 06h58
- Mis à jour le 10-02-2025 à 15h50

Alors que son ONG célèbre ses 75 ans de présence sur le terrain, Anne Dussart, Directrice Asile et Migration pour Caritas International en Belgique, revient sur l'accord de gouvernement relatif à la politique d'immigration. Elle regrette le flou qui entoure plusieurs paragraphes, et le pouvoir discrétionnaire que cela pourrait donner à la nouvelle ministre de tutelle, Anneleen Van Bossuyt (N-VA).
"Les services d'asile et d'accueil sont aujourd'hui confrontés à un afflux excessif […]". "Au cours des dix dernières années, notre pays a accueilli un nombre disproportionné de demandeurs d'asile", peut-on lire dans l'accord de gouvernement. Êtes-vous d'accord avec ce constat ?
Non, car il ne prend pas en considération ce qui se passe dans le monde. Et dans le monde, les difficultés climatiques, géopolitiques… poussent de plus en plus de personnes sur les routes de la migration. C'est donc cette réalité extérieure qu'il faut d'abord considérer, et non nos capacités actuelles, car il sera toujours de notre devoir d'accueillir avec humanité les personnes qui ont besoin d'un refuge. L'enjeu de la migration impose donc une réflexion globale, et je ne lis rien de la sorte dans l'accord de gouvernement qui ne donne, par ailleurs, aucun chiffre pour objectiver sa politique. Pour l'heure, ce que je comprends de la volonté du gouvernement, c'est qu'il veut faire preuve de fermeté pour dissuader les personnes migrantes de rejoindre la Belgique. Mais cela va-t-il fonctionner ? Personne ne peut le dire.
On connaît les contraintes budgétaires du pays. Une politique plus sévère, soucieuse d'une tolérance zéro envers la fraude à l'accueil par exemple, n'est-elle pas la seule politique réaliste ?
Le gouvernement parie sur les effets retours de sa politique : le fait de pouvoir renvoyer davantage de personnes qui ont reçu un ordre de quitter le territoire, de débouter les personnes qui ont déjà déposé une demande d'asile dans un autre pays, de restreindre l'accès au regroupement familial… Pourtant, rien ne nous permet de dire que ces effets retours seront effectifs. Cela fait plus de dix ans que tous les secrétaires d'État en charge de l'Asile affichent de telles ambitions. Je suis donc très prudente quant à la réussite de cette politique. Plus fondamentalement, dans le flou que contient cet accord, je m'interroge du pouvoir discrétionnaire que s'octroie la ministre.
C'est-à-dire ?
Je prends un exemple. Nous tenons beaucoup à la politique européenne de réinstallation qui est un programme qui vient en aide à des personnes très vulnérables, résidant dans des camps de réfugiés. Sélectionnés avec l'aide de l'ONU, ces exilés peuvent venir en Belgique où ils bénéficient d'un statut de séjour et d'un accompagnement adéquat. C'est un programme très important pour les personnes à protéger d'urgence. Un programme qui est pris en charge par l'Europe et qui relève des obligations de la Belgique au regard des traités internationaux. Or, je lis dans l'accord que le gouvernement va suspendre "toute forme de réinstallation tant que la crise de l'asile perdure, que l'arriéré n'a pas été résorbé et que le réseau d'accueil n'a pas été réduit". Mais qu'est-ce que cela veut dire ? Qui va déterminer que la crise de l'accueil est finie ? Selon quels critères ? C'est là un pouvoir important que semble s'octroyer la ministre. Une telle phrase, dans l'accord de gouvernement, impose la création d'un management scientifique ou académique.
L'Arizona vise une intégration maximale des primo-arrivants. Vous qui travaillez avec eux au quotidien, quelles sont les conditions indispensables à une bonne intégration dans notre pays ?
C'est une question très difficile parce qu'il n'existe pas une définition univoque de l'intégration. Qu'est-ce que cela veut dire "être intégré" ? Est-ce acquiescer aux valeurs du pays ? Lesquelles ? Est-ce parler la langue ? Avoir un travail ? Un peu de tout cela ? De nouveau, l'accord de gouvernement est flou.
De plus, l'intégration n'est pas un parcours linéaire. Elle prend du temps, tant les blessures de l'asile sont souvent profondes, et elle n'est jamais identique pour tous. Certains exilés ne sont jamais allés à l'école, d'autres sont diplômés… Une maman qui arrive seule et qui n'a jamais travaillé par le passé aura un parcours plus complexe que celui d'un homme qui a une carrière derrière lui… Néanmoins, nous constatons que bénéficier d'un logement stable et vivre en famille sont deux conditions de départ très importantes à une bonne intégration socioprofessionnelle. Or, l'Arizona va restreindre le regroupement familial pour les primo-arrivants… On peut y voir une contradiction.
À vous entendre, l'accompagnement d'une personne exilée demande du temps et de nombreux acteurs pour qu'il soit ajusté à chaque situation. Du coup, n'est-ce pas une bonne chose que le gouvernement soit beaucoup plus strict quant aux critères d'accueil, pour que ce soit les personnes qui en ont le plus besoin qui bénéficient d'une aide en Belgique ?
Comme je vous le disais, encore faut-il que cette politique produise les effets escomptés sur la dissuasion ou les retours. Plus fondamentalement, ce qui m'inquiète dans cet accord, ce ne sont pas tant les restrictions à l'accueil, c'est le fait que le gouvernement entend conditionner l'aide sociale en fonction de l'intégration de la personne. Cela véhicule l'image d'une personne migrante qui profite et ne souhaite pas s'intégrer. Et puis, de nouveau, qui va déterminer l'aide sociale, déjà très minimale, qui sera rabotée ? Et en fonction de quels critères d'intégration ? Cela risque de fragiliser davantage les personnes migrantes à qui on demande pourtant de s'intégrer, et me semble bafouer les droits les plus fondamentaux de l'accueil.
Les 75 ans de Caritas International
"Caritas International" fête cette année ses 75 ans de présence sur le terrain. Une présence bien particulière à deux égards. D'abord parce que cette ONG de solidarité fonctionne par réseaux, rassemblant les actions caritatives qui naissent dans les paroisses catholiques et dans les diocèses du monde. Il en résulte 162 organisations nationales, actives dans près de 200 pays. Ensuite parce que Caritas s'organise en fonction du principe de "subsidiarité" : tout ne se décide pas du haut, mais un maximum de responsabilités sont assumées au niveau local. Cela offre à Caritas un ancrage très fort sur le terrain.
L'antenne belge du réseau Caritas développe à travers Caritas International des missions de coopération internationale et de l'aide humanitaire dans de nombreux pays, en fonction des besoins rassemblés et redistribués depuis Caritas Internationalis établi à Rome. En Belgique, Caritas développe un accueil et un accompagnement social des personnes migrantes. Ces dix prochaines années, souligne l'ONG, "nous souhaitons devenir un centre de connaissances dans le domaine de la migration et de la protection", et assumer davantage qu'aujourd'hui un "discours politique pour dénoncer les injustices dont nous sommes chaque jour les témoins".
