Se faire déshabiller par une intelligence artificielle et se retrouver nu sur les réseaux sociaux ? Les deepnudes font des ravages chez les jeunes
Des adolescents sont faussement représentés dénudés ou se livrant à des actes sexuels sur TikTok, Instagram ou Snapchat. Une campagne de Child Focus sensibilise aux effets dévastateurs de cette forme de violence sexuelle.

- Publié le 12-02-2025 à 14h08

Se retrouver (littéralement) nu sur TikTok, Instagram ou Snapchat sans jamais s'être exhibé ou avoir envoyé des photos intimes de soi à quiconque ? C'est désormais possible via les intelligences artificielles (IA) : les deepnudes sont de fausses images ou vidéos à caractère sexuel créées à l'aide de cette technologie pour donner l'impression qu'une personne est représentée nue ou se livre à des actes sexuels. Tout cela n'a jamais eu lieu dans la réalité et se fait sans le consentement de la victime.
Souvent, la base utilisée pour ces deepfakes à caractère sexuel est une photo ou une vidéo trouvée sur les réseaux sociaux ou d'autres plateformes en ligne qui est ensuite partiellement ou complètement falsifiée. L'intelligence artificielle peut aussi générer elle-même des images sur la base d'une consigne ("trouve une photo d'une femme nue"). En raison de la technologie très poussée à laquelle ces applications utilisant l'IA ont recours, ces deepnudes sont souvent très difficiles à distinguer de vraies vidéos.
La création et la diffusion de deepnudes sont punissables
Pas besoin de faire un dessin pour comprendre les ravages que de telles pratiques peuvent causer chez les (jeunes) personnes ainsi mises en scène à leur insu et contre leur volonté. Le phénomène est en pleine expansion, ce qui a poussé Child Focus, la Fondation pour enfants disparus et sexuellement exploités, à lancer une campagne de sensibilisation face aux effets dévastateurs des deepnudes.
Une étude de l'Université d'Anvers (UA)*, menée entre janvier et avril 2023 auprès de plus de 2 800 citoyens âgés de 15 à 25 ans, montre que 12,8 % des jeunes Belges (soit un sur huit) connaissent des applications de deepnudes et que plus de 60 % de ceux-là ont déjà essayé eux-mêmes d'en créer. D'après cette même enquête, 13,8 % des personnes interrogées ont déjà reçu un deepnude, un pourcentage nettement plus élevé chez les hommes (19,6 %) que chez les femmes (8,8 %).
D'un point de vue juridique, le recours à ce "déshabillage numérique" ou la manipulation d'une photo ou d'une vidéo, pour faire croire que la victime se livre à des actes sexuels, constitue du voyeurisme; et donc une infraction. Balancer ensuite ces deepnudes sur les réseaux sociaux est également punissable, en tant que diffusion non consentie.
Raconter l'histoire des victimes
Les conséquences psychologiques et l'impact pour les victimes de deepnudes sont comparables à d'autres formes de violence sexuelle numérique, comme la diffusion d'images intimes réelles sans consentement, souligne Child Focus. Cela peut entraîner du stress post-traumatique, des troubles anxieux, une dépression, une perte de confiance en soi et des pensées sombres.
Les deepnudes peuvent causer une souffrance insupportable. Les vêtements qui sont numériquement retirés du corps à l'insu de la personne deviennent importables pour la victime. Pour sa campagne de sensibilisation, Child Focus a ouvert sur Vinted une boutique en ligne avec ces vêtements chargés d'histoire. Ces pièces, affichées à un prix symbolique, ne sont pas destinées à la vente mais à raconter l'histoire des victimes.

Emma a vécu cette terrible expérience : "La photo était fausse : une photo anodine de moi portant ce pull avait été retouchée par l'IA. Pourtant, je me suis sentie incroyablement salie et humiliée. Et j'ai complètement paniqué lorsque j'ai appris qu'elle avait été partagée dans un groupe de discussion. Je me suis sentie impuissante et je n'ai osé en parler à personne."

Plus de vingt signalements en un an
Danira Boukhriss, journaliste-présentatrice néerlandophone (VRT), soutient la campagne. Elle parle pour la première fois, via son compte Instagram, des deepnudes dont elle a été personnellement victime.
Child Focus ouvre de plus en plus de dossiers dans lesquels l'intelligence artificielle joue un rôle. En un an, la Fondation a reçu plus de vingt signalements de deepnudes, souvent associés à de la sextorsion (chantage sexuel). Le cas échéant, elle peut faire appel à ses contacts privilégiés avec les principales plateformes de médias sociaux (Facebook/Instagram, Google/YouTube, X, TikTok, Discord et Snapchat) pour faire retirer ces images plus rapidement.
* À la demande de l'Institut pour l'égalité des femmes et des hommes, de Child Focus et du secrétaire d'État à l'Égalité des genres, à l'Égalité des chances et à la Diversité.
*Les victimes mineures de deepnudes et leurs proches peuvent contacter Child Focus au numéro gratuit 116 000, disponible 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Les adultes peuvent s'adresser à l'Institut pour l'égalité des femmes et des hommes.