"Face aux gangs de la drogue, la présence de la police n'a peut-être pas le potentiel dissuasif que l'on pourrait espérer"
Ce samedi soir à Clemenceau, des tirs et un décès ont eu lieu alors que les forces de l'ordre surveillaient les lieux. Comment le comprendre ?

- Publié le 16-02-2025 à 17h54
- Mis à jour le 16-02-2025 à 18h31

Comment comprendre que les tirs de ce samedi soir à la station Clemenceau à Anderlecht, causant la mort d'une personne, ont-ils pu se produire alors qu'une présence policière était assurée aux abords du métro ? Cela témoigne-t-il d'une impuissance des forces de police ? De la violence liée au narcotrafic ?
"Dans la littérature scientifique, on retrouve une théorie qui s'appelle le triangle du crime et permet de classer les problèmes criminels en trois catégories, note le criminologue Michaël Dantinne (ULiège). Et dans le cas de Clemenceau, deux catégories semblent ressortir."
On constate en effet un enjeu de "tanière", poursuit-il en substance. La violence est inhérente au lieu la station de métro, qui est un endroit clé pour la vente de drogues et que se disputent plusieurs gangs. En ce sens, un travail de surveillance policière et de gestion de ce lieu spécifique où se croisent dealers et toxicomanes est indispensable.
Ensuite, il y a un phénomène de "loups" : des marchands de stupéfiants qui organisent le trafic à Clemenceau comme en d'autres endroits (le quartier du Peterbos par exemple). "En ce sens, se contenter de surveiller la station de métro Clemenceau ne sera pas suffisant, car ces individus déplaceront leurs lieux de deal. Il est donc indispensable d'engager des actions judiciaires, des saisies, des arrestations… Ce n'est qu'à cette double échelle que l'on améliorera les choses mais – faut-il le dire ? – à très court terme."
Un exercice de communication
En effet, la violence qui s'est déployée ce samedi soir à Clemenceau malgré une présence policière à proximité démontre bien que l'on fait face à des individus qui calculent les risques et les bénéfices de leurs faits. En l'occurrence, "ils considèrent qu'il y a un bénéfice à tirer sur leurs opposants, et que le coût éventuel d'un échange de feu et de leur propre mort ne pèse pas aussi lourd. C'est dire si le coût d'une possible arrestation pèse encore moins dans la balance. La présence de la police n'a peut-être pas le potentiel dissuasif que l'on pourrait espérer."
Si on ne peut abandonner la présence policière, il est donc indispensable de considérer d'autres plans. Les dealers sont effet pris dans une rationalité qui échappe au commun des mortels. Dans cette fameuse balance bénéfices/risques il n'y a pas que le profit financier qui entre en compte à leurs yeux. Il y a aussi une culture de l'honneur et de la masculinité, un souhait de démontrer sa puissance qui permettent de gagner en notoriété et de gravir les échelons du monde criminel.
En ce sens, l'échange de tirs de ce samedi soir, dans un lieu surveillé, est aussi un exercice de communication, de notoriété entre gangs et individus.
Face à cette rationalité particulière, l'État peut vite se penser impuissant. La seule manière de la briser est donc de combattre constamment le trafic de drogue. "C'est pour cela que l'État ne peut se contenter de frapper un grand coup uniquement lorsque la violence est apparente. Ce n'est pas parce qu'il ne se passe rien que le milieu de la drogue est calme", insiste le criminologue. Il est donc nécessaire de toujours mieux connaître l'organisation interne de ces gangs, leurs logiques ; d'anticiper les déplacements géographiques des lieux de deal pour faire pression sur ces gangs à tous les niveaux et sur le long terme.
Le risque des "territoires de la drogue"
En attendant, conclut le Michaël Dantinne, la sécurisation des lieux demeure indispensable, malgré les limites de la présence policière de ce samedi soir. "Il faut empêcher les fusillades qui sont sources de danger, de nuisance, d'insécurité. D'autant plus qu'on a l'impression d'être tombés dans une évolution des violences qui sont plus démonstratives, communicationnelles, spectaculaires, valorisées au moyen de vidéos… Si on ne prend pas la mesure des évènements, ce phénomène ira crescendo, au même titre que tous les marchés de la drogue qui sont à la hausse."
Alors subviendra un stade ultérieur que l'on constate déjà en France : l'avènement de territoires de la drogue que la population qui le pouvait a fui, excédée par les nuisances, le racket, l'insécurité. N'y restent que ceux qui n'ont pas pu partir, faute de moyens le plus souvent. "Or, ce retrait de la population peut aller de pair avec une forme de retrait contraint des forces de sécurité. Le quartier en devient régi et cadenassé par les dealers. Si cette possibilité-là existe, ne doutons pas que les criminels vont l'intégrer car, pour eux, elle est synonyme de plus de profits, et de facilités. Il est donc important de ne pas glisser vers un tel stade et d'agir sans tarder."
