"Le quotidien au Peterbos, c'est un cycle perpétuel où on vit trois mois en paix, puis un mois en guerre"
Quelques jours après les coups de feu qui ont coûté la vie à une personne dans le quartier du Peterbos, à Anderlecht, les riverains estiment qu'il faut un réel investissement politique pour les rasséréner.

- Publié le 12-02-2025 à 07h04
- Mis à jour le 12-02-2025 à 07h10

"Tout est chaos, à côté. Tous mes idéaux, des mots. Abîmés. Je cherche une âme qui pourra m'aider. Je suis d'une génération désenchantée." Ce sont les mots chantés par Mylène Farmer, que crache une radio suspendue à un échafaudage où des ouvriers sont occupés à rafraîchir l'un des quatorze blocs de la cité du Peterbos, à Anderlecht.
Comme un message subliminal, presque involontairement cynique, tant ce refrain de la célèbre chanson sortie en 1991 fait écho à la triste actualité de ce quartier où toute une génération est, de fait, désenchantée par les faits de criminalité qui rythment la cité. "Désenchantée parce qu'un jour ça va bien, puis, le lendemain, ça grouille de journalistes venus voir ce qui se passe dans la vilaine cité", souffle une dame, qui a, elle aussi, entendu ce vieux tube résonner comme un douloureux rappel. Alors qu'ici, on veut déjà oublier ce que les médias disent de ce coin de Bruxelles tristement réputé pour le narcotrafic.
Trois jours plus tôt, une quinzaine de coups de feu ont retenti juste en face, aux abords du bloc 14. Un homme, âgé d'une cinquantaine d'années, a été tué, victime d'une interminable guerre de territoires à laquelle se livrent deux bandes rivales impliquées dans le trafic de drogue dans la capitale.
"Quand il y a eu cette fusillade à Clemenceau, on a vite compris que c'était une question de jours avant que ça pète à nouveau ici."
Les riverains croisés ce matin-là avancent que ce fait divers était prévisible. Mais ils précisent aussitôt que l'atmosphère était bien meilleure ces derniers mois. "Les autorités avaient décidé de nettoyer le quartier et on voyait des policiers de façon plus régulière. Certaines dames venaient même leur préparer un café ou un thé avec des petits gâteaux pour leur dire merci, explique une riveraine que nous nommerons Annie. Les gens étaient vraiment contents, parce qu'on soufflait un peu. Puis, il y a quelques jours, de vilaines rumeurs ont circulé, qui disaient qu'on allait de nouveau voir des gamins faire de grosses bêtises. Quand il y a eu cette fusillade à Clémenceau, on a vite compris que c'était une question de jours avant que ça pète à nouveau ici."
"Cela peut paraître paradoxal parce qu'on part souvent du principe que les relations entre la police et les citoyens ne sont pas des plus apaisées dans les quartiers plus populaires. C'est en partie vrai, mais ici, avec tout ce qui se passe en ce moment, vous pouvez faire venir l'armée, le FBI, peu importe : si cela permet de ramener un peu de paix, les habitants seront plus qu'heureux."
Une volonté de voir plus de policiers
Christine (prénom d'emprunt), croisée un peu plus loin en train de promener ses chiens, abonde dans le même sens. "Évidemment qu'on s'y attendait. Mais, vous savez, ici, on s'y est fait à tout ce truc. Non pas que c'est une situation normale, pas du tout. Mais à part apprendre à vivre avec, je ne vois pas trop ce qu'on peut faire, entame cette quadragénaire. Le quotidien au Peterbos, c'est un cycle perpétuel où on vit trois mois en paix, puis un mois en guerre. On a eu un peu de calme, maintenant, je suppose que ça va être un peu plus chahuté. Puis on aura bientôt un peu la paix. Mais en attendant, moi, je promène mes chiens, je dis bonjour à ceux que je croise et la vie continue."
Christine voit d'un bon œil l'intention d'accroître la présence policière pour retrouver rapidement un quartier plus apaisé. Mais elle estime qu'il en faudra un peu plus pour avoir de vraies solutions. "Après, si la police est plus visible, c'est clair que ça pourra nous apporter un peu de répit."
Ahmed est du même avis. "Franchement, si la police devait être plus ferme et serrer la vis pendant une grosse année, les familles du quartier seraient prêtes à leur apporter plus que du café et du thé chaque matin, et carrément cuisiner tout un repas pour l'ensemble du commissariat", rétorque, en souriant, cet artiste qui fréquente le quartier pour des raisons professionnelles. Ahmed organise fréquemment des ateliers artistiques avec les jeunes du quartier. Et il est catégorique : la plupart des habitants du Peterbos sont victimes de la situation et des trafics en tout genre. Ils ne demandent qu'une chose : de l'attention politique pour que leur quotidien change enfin.
Il poursuit. "Cela peut paraître paradoxal, parce qu'on part souvent du principe que les relations entre la police et les citoyens ne sont pas des plus apaisées dans les quartiers plus populaires. C'est en partie vrai, mais ici, avec tout ce qui se passe en ce moment, vous pouvez faire venir l'armée, le FBI, peu importe : si cela permet de ramener un peu de paix, les habitants seront plus qu'heureux. Cela fait 25 ans que je connais le Peterbos. La vie n'a pas toujours été rose, mais pas au point de voir des gars débarquer armés et tirer sur un pauvre type."
"La présence des autorités policières peut être rassurante, parce qu'il y a un besoin d'ordre et de sécurité. Mais les habitants du quartier, en particulier les jeunes, ont besoin de solutions pérennes, pas d'une action policière en one shot. Ce n'est qu'à la suite d'un travail de longue haleine qu'on aura plus de tranquillité."
Sentiment d'abandon de la part du politique
Khalid, ancien habitant du Peterbos qu'il connaît en tant que travailleur social actif depuis près de trente ans dans le quartier, partage une partie de ces témoignages. "La présence des autorités policières peut être rassurante, parce qu'il y a un besoin d'ordre et de sécurité. Mais les habitants du quartier, en particulier les jeunes, ont besoin de solutions pérennes, pas d'une action policière one shot. Ce n'est qu'à la suite d'un travail de longue haleine qu'on aura plus de tranquillité. Mais la réalité, c'est que les autorités politiques ont abandonné le Peterbos. On a arrêté d'investir dans la politique publique et dans toute une série de choses qui permettaient aux habitants de croire en une vie paisible. Même en vivant dans un logement social défraîchi au fond d'un vieil immeuble, beaucoup avaient encore de l'espoir. Mais le politique a abandonné le quartier. La conséquence, on la voit aujourd'hui à travers ces articles qui évoquent tristement le Peterbos."
Et de conclure : "Il ne faut jamais oublier que les premières victimes de la délinquance et de la violence que l'on constate dans ce quartier – et même un peu partout à Bruxelles en fait –, ce sont les familles qui vivent au cœur de ces quartiers. Si vous demandez aux habitants du Peterbos ce qu'ils veulent plus que tout, ils répondront qu'il faut un travail de fond pour éradiquer la délinquance en donnant des perspectives aux jeunes, qui ne doivent pas considérer la rue comme la seule échappatoire à une vie de misère. Parce qu'il y a véritablement urgence. Et on n'a pas attendu de voir un mort pour le constater."