"Drogues et armes vont souvent de pair, car les réseaux actifs dans le narcotrafic ont besoin d'être armés pour protéger leurs gains"
Le regain de violence à Bruxelles, qui a connu trois fusillades en quelques heures, relance le vaste débat sur la présence des armes à feu dans la capitale.

- Publié le 06-02-2025 à 19h18

Si, en 2024, 89 fusillades ont été recensées à Bruxelles par la police fédérale, l'année 2025 avait débuté de façon relativement calme en la matière. Puis, en quelques heures cette semaine, trois incidents de tirs ont éclaté dans la capitale, tous vraisemblablement liés à des faits de drogues.
Des événements qui rappellent combien la lutte contre le narcotrafic est loin d'être gagnée, alors que le nouveau gouvernement fédéral annonce clairement qu'il s'agira d'un des grands objectifs sécuritaires. Mais ces phénomènes criminels rappellent également que si une "guerre contre les drogues" doit être menée, il faudra aussi davantage s'intéresser aux (très) nombreuses armes utilisées en Belgique, singulièrement à Anvers et à Bruxelles.
Car en Europe, et surtout en Belgique, le marché des armes est particulièrement bien fourni. Petits calibres ou armes de guerre sont relativement faciles à acquérir, d'autant qu'il ne faut débourser que 3 000 euros pour une arme du même type que celle utilisée par les deux individus qui ont fait feu, le 5 février, à Clemenceau.
"Le prix n'est pas un élément important, les trafiquants d'armes n'en font pas une priorité. Il y a tellement d'armes sur le marché qu'il est surtout important de vendre", avait déjà expliqué, à La Libre, Nils Duquet, directeur de l'Institut Flamand pour la Paix.
Un avis partagé par Astrid De Schutter, chercheuse pour ce même institut spécialisé. "Il est difficile de mesurer très clairement ce qu'il en est sur le marché, mais il y a un constat qui ressort de nos travaux et qui ne va pas vous surprendre : drogues et armes vont souvent de pair. Car les réseaux criminels actifs dans le milieu de stupéfiants ont besoin d'être armés, que ce soit pour protéger leurs gains, pour intimider l'ennemi ou pour acquérir de nouveaux territoires pour leurs trafics", explique la criminologue, auteure d'une étude récente sur les liens entre narcotrafic et armes à feu.
"L'argent est au centre des trafics et le marché de la cocaïne est extrêmement lucratif, donc il attire de plus en plus de bandes et chacun veut sa part du gâteau dans ce marché. C'est d'ailleurs pour cela que l'usage des armes que nous constatons concerne principalement des intimidations pour des guerres de territoire.
Un narcotrafic lucratif qui nécessite d'être armé
"Quand on s'intéresse à la façon dont est organisé un réseau criminel actif dans le narcotrafic, on constate très vite que les chemins empruntés pour faire circuler les stupéfiants sont les mêmes que ceux utilisés pour vendre des armes", précise Astrid De Schutter.
Elle poursuit. "L'argent est au centre des trafics et le marché de la cocaïne est extrêmement lucratif, donc il attire de plus en plus de bandes et chacun veut sa part du gâteau dans ce marché. C'est d'ailleurs pour cela que l'usage des armes que nous constatons concerne principalement des intimidations pour des guerres de territoire. À Anvers, ce sont souvent des maisons ou des bâtiments qui sont ciblés dans ces opérations d'intimidation, alors qu'à Bruxelles on constate que ce sont plutôt des individus qui sont directement ciblés pour envoyer un message d'intimidation. Malheureusement, il y a aussi des risques de plus en plus élevés de voir des personnes qui ne sont pas liées au narcotrafic être touchées par ces tirs. Et c'est pour ça qu'il est urgent de s'attaquer au phénomène".
Astrid De Schutter se réjouit de lire que le nouveau gouvernement fédéral dit vouloir s'attaquer au phénomène. "J'espère que ces promesses vont se traduire encore plus en actes sur le terrain, parce que nous voyons un phénomène criminel qui ne cesse de grandir", alerte-t-elle.
Un marché d'armes accessible et diversifié
Quand on interroge la chercheuse sur les raisons qui font que la Belgique est tristement concernée par le marché des armes, elle explique que tout est lié à l'importance des trafics de drogues en Belgique, surtout la cocaïne qui entre en Europe principalement depuis le port d'Anvers. "Mais la Belgique n'est pas le seul pays européen confronté aux problèmes des armes à feu. La France, l'Allemagne et les Pays-Bas le sont également. Ce n'est pas un hasard, car ces pays sont aussi touchés par les trafics de drogues, ce qui prouve bien que les deux sont liés."
Et d'ajouter. "On parle souvent de mafias marseillaises présentes notamment à Bruxelles, et c'est le cas. Mais il y a également des réseaux albanais, turcs et d'autres venant des Pays-Bas qui ont fusionné avec les trafiquants surtout à Anvers et dans le Limbourg, région très prisée pour les drogues de synthèse."
"Les bandes vont littéralement externaliser leurs missions pour les confier à ces mineurs d'âge qui ne sont plus uniquement appelés pour dealer, mais aussi pour intimider avec une arme. J'ai constaté lors de mes recherches que ces jeunes ont d'ailleurs un usage de plus en plus impulsif, comme s'ils n'étaient pas conscients des risques, comme si leurs cerveaux n'étaient pas encore assez évolués pour comprendre la gravité de leurs actes".
Feux d'artifice et pétards en plus des armes
Si on comprend mieux les éléments qui expliquent la présence d'armes à feu en Belgique, la question de leur provenance se pose également. Astrid De Schutter rappelle que ce sont principalement les conflits armés datant du début des années 90 qui ont permis de littéralement achalander les marchés. Les armes utilisées en ex-Yougoslavie sont encore très prisées, d'autant que leur longévité est importante puisque ces armes, si elles sont bien entretenues, peuvent tenir facilement des dizaines d'années après leur première utilisation. "La disponibilité des armes à feu est également influencée par la présence d'armes d'alarme converties, souvent d'origine turque. Ces armes, qui normalement ne peuvent tirer que des balles à blanc, sont converties dans des ateliers clandestins en armes à feu opérationnelles. Elles sont souvent moins chères, ce qui les rend accessibles aux criminels de moindre niveau."
Pour Astrid De Schutter, la richesse du marché des armes à feu explique aussi pourquoi elles sont de plus en plus utilisées, notamment par des mineurs d'âge, mais aussi par des personnes en errance, de plus en plus enrôlées par des organisations criminelles. "Les bandes vont littéralement externaliser leurs missions pour les confier à ces mineurs d'âge qui ne sont plus uniquement appelés pour dealer, mais aussi pour intimider avec une arme. J'ai constaté lors de mes recherches que ces jeunes ont d'ailleurs un usage de plus en plus impulsif, comme s'ils n'étaient pas conscients des risques, comme si leurs cerveaux n'étaient pas encore assez évolués pour comprendre la gravité de leurs actes, analyse Astrid De Schutter. C'est dans cette même logique que nous constatons également un usage de plus en plus important de feux d'artifice comme des armes. On a longtemps vu, surtout à Anvers, des grenades utilisées pour intimider une organisation rivale. À présent, ce sont aussi les feux d'artifice et les pétards, encore plus facile à trouver sur internet, qui sont utilisés."
