Dans les campagnes de la Campine, certains agriculteurs menaient une double vie: "La taille, ça rapporte gros quand on travaille dur!"
On les appelle parfois "les derniers des Mohicans" : rencontre avec les artisans qui ont révélé l'éclat du diamant taillé à Anvers.

- Publié le 23-10-2026 à 13h41
- Mis à jour le 23-10-2026 à 13h57

À partir du XVe siècle, Anvers s'impose comme un centre majeur du commerce international. Épices, tissus et pierres précieuses y affluent du monde entier.
Il faut toutefois attendre la fin du XIXe siècle pour que la ville se forge une réputation internationale dans le commerce du diamant. La découverte de plusieurs gisements de diamants en Afrique du Sud provoque alors une forte expansion du marché mondial. La demande est telle que les tailleurs de diamants d'Amsterdam ne parviennent plus à honorer toutes les commandes.
Pour faire face à cette situation, des tailleurs anversois, déjà formés au métier, sont recrutés pour renforcer les équipes de leurs collègues néerlandais. La liaison ferroviaire entre Anvers et Amsterdam facilite leurs déplacements.
Mais l'essor du commerce mondial du diamant entraîne bientôt une pénurie de main-d'œuvre dans les ateliers anversois eux-mêmes. Les tailleries se tournent alors vers la Campine, où de nombreux agriculteurs vivent dans la pauvreté et cherchent de nouvelles possibilités de revenus.
Formés sur le tas, ces nouveaux artisans apprennent progressivement le métier. Ils commencent par tailler de petites pierres en forme d'écusson, avant de passer à la taille en rose.
Derrière cette réussite, il y a aussi des hommes et des femmes de l'ombre : ce sont les artisans qui taillent la pierre brute et en révèlent tout l'éclat. Par leur savoir-faire, transmis de génération en génération, ils ont contribué à faire la renommée du diamant anversois.
Qui sont ces artisans ? Comment se transmet ce métier exigeant, parfois de père en fils ? Et quel savoir-faire se cache derrière ces diamants qui font rayonner Anvers à travers le monde ? Reportage auprès de ceux qui en sont les derniers témoins.
Une double vie
Ils ont troqué les champs contre les facettes et les fins de mois difficiles contre une prospérité inespérée. À Nijlen, en Campine anversoise, Frans, Jos, Carl et Eddy, tailleurs de diamants aujourd'hui à la retraite, racontent l'épopée d'un métier qui a fait la fortune de toute une région. Et dont ils sont désormais les derniers vétérans.
Dans les campagnes de la Campine, au nord d'Anvers, certains agriculteurs, au début du vingtième siècle, menaient une double vie. Le jour, ils cultivaient leurs terres. Le soir, ils transformaient de minuscules pierres précieuses en diamants étincelants. Une activité bien plus lucrative que les récoltes, qui allait changer le destin de villages entiers.
Aujourd'hui, Frans, Jos, Carl et Eddy ont depuis longtemps raccroché leurs outils. Mais lorsqu'ils évoquent leur métier d'hier, leurs yeux s'allument encore. La taille du diamant était à la fois un gagne-pain, un art et une occasion de gravir les échelons sociaux.
Le pionnier Jan Eduard Claes
Leur histoire commence en 1876, le tailleur de diamants Jan Eduard Claes (1850-1934) quitte Anvers pour s'installer à Nijlen, où son épouse a grandi. Il y taille ses pierres avant de les rapporter aux négociants anversois.
Son initiative fait des émules. Dans cette région aux terres pauvres, les familles agricoles trouvent dans la taille du diamant un second métier, exercé à domicile, qui complète les revenus de la ferme sans les obliger à abandonner les champs. Peu à peu, la Campine devient un haut lieu de la taille en Belgique.
Les ateliers se multiplient dans les jardins et les arrière-cours, de Nijlen à Heist-op-den-Berg et Turnhout. À Nijlen, on en dénombre plusieurs centaines à l'âge d'or de l'industrie entre 1950 et 1970. En 1972, plus de 200 tailleries y sont encore recensées.
Le travail est exigeant, mais l'effort paie. Carl se souvient d'un contraste révélateur : "Chez ma mère, il y avait deux vélos. Dans la famille de mon père, ils ont acheté une Chevrolet décapotable. Vous voyez la différence ? La taille, ça rapporte gros quand on travaille dur !"
Beaucoup de transpiration
Les anciens tailleurs sont fiers d'avoir contribué, par leur travail, à faire honneur au label de qualité anversois "Taillé à Anvers".
Assis sur un tabouret pendant de longues heures, l'œil rivé sur le diamant, le tailleur devait faire preuve de patience et d'une maîtrise de soi sans faille.
"Ici et partout ailleurs en Campine, on sait ce que travailler veut dire", explique Carl. "On est des durs à cuire, on ne rechigne pas devant l'effort. Un zeste d'inspiration, une bonne dose de concentration et surtout beaucoup de transpiration", ajoute-t-il.
Les femmes aussi participaient au travail des ateliers. "Elles triaient et pesaient les petites pierres en attendant qu'elles soient taillées. Mais leur rôle ne s'arrêtait pas là. Moins nombreuses que les hommes, elles s'occupaient aussi de certaines opérations de finition, notamment de l'arrondi du diamant, grâce à leurs doigts plus fins", précise Frans.
À partir de la fin des années 1970, le modèle s'essouffle. Les salaires augmentent en Belgique tandis que l'Inde et la Chine développent leur industrie à moindre coût. Les gestes perfectionnés pendant des années en Campine sont désormais enseignés à des milliers de kilomètres.
"Les Indiens sont venus recruter discrètement les meilleurs tailleurs, se souvient Frans. Ils leur proposaient de partir former de nouvelles générations en Inde, puis au Sri Lanka, en Afrique aussi. Aujourd'hui, c'est la Chine qui domine le secteur."
Les artisans de Campine ont ainsi transmis leur savoir-faire à de futurs concurrents. Parallèlement, la taille se développe dans les pays producteurs et les grands centres asiatiques, fragilisant les ateliers campinois.
L'ordinateur a remplacé la loupe
La taille du diamant n'a pourtant pas entièrement déserté Anvers. Une centaine de tailleurs environ, originaires pour beaucoup de la Campine, travaillent encore dans les ateliers du quartier diamantaire, où les exigences de sécurité sont particulièrement strictes.
Ils se concentrent surtout sur les pierres de grande valeur. "Un diamant acheté au prix fort à Anvers, pourquoi l'enverrait-on en Inde ou en Chine pour le faire tailler ? Cela multiplierait les risques et ferait grimper les coûts", explique Carl.
Il reste convaincu de la qualité des artisans belges : "La taille anversoise, c'est la fine fleur. Les tailleurs utilisent les technologies les plus récentes. C'est le dessus du panier."
Mais le métier a profondément changé, même à Anvers. Les artisans venus d'Inde ou du Sri Lanka y occupent désormais une place importante, tandis que les outils numériques transforment les méthodes de travail. L'œil et la main restent essentiels, mais ils travaillent désormais avec des outils que les pionniers de Nijlen auraient difficilement imaginés.
"Autrefois, le tailleur examinait la pierre à la loupe, cherchait ses inclusions, évaluait ses possibilités et décidait de la manière de la tailler", explique Jos. Il n'a rien oublié : la pression exercée sur la pierre, la précision du geste et les longues heures passées à l'établi. "Aujourd'hui, l'ordinateur analyse le diamant brut, cartographie ses caractéristiques et aide à déterminer le meilleur plan de taille", précise-t-il.
Débrouillardise paysanne
À Nijlen, les machines sont à l'arrêt depuis longtemps, les établis sont vides. La "Diamantschool" a fermé ses portes en 1994. Les jeunes se détournent d'un métier exigeant dont les débouchés se raréfient. Avec les ateliers disparaissent aussi des gestes et des histoires de famille. Leur métier a été balayé par la mondialisation.
"Nous sommes les derniers des Mohicans", lâche Frans. Une formule qui fait sourire, mais sonne comme un avertissement. Certains voient dans la spécialisation haut de gamme une raison d'espérer.
Tous savent cependant avoir vécu la fin d'un chapitre industriel singulier, né de la rencontre entre le commerce international et la débrouillardise paysanne.