Saint Phalle et Tinguely, casino ludique
En mars dernier, Niki de Saint Phalle inaugurait à Nice l'une des plus importantes rétrospectives de son oeuvre - 325 pièces de 1959 à 2000 -, montée à l'occasion d'une donation exceptionnelle au musée de la Ville: 170 pièces dont 63 peintures et sculptures, 112 oeuvres sur papier et de nombreux documents originaux.
- Publié le 08-08-2002 à 00h00

En mars dernier, Niki de Saint Phalle inaugurait à Nice l'une des plus importantes rétrospectives de son oeuvre - 325 pièces de 1959 à 2000 -, montée à l'occasion d'une donation exceptionnelle au musée de la Ville: 170 pièces dont 63 peintures et sculptures, 112 oeuvres sur papier et de nombreux documents originaux. Malheureusement l'artiste, née à Neuilly en 1930, décédait peu de temps après, le 31 mai. Cet été, au titre d'une amitié de trente ans, Roger Nellens a rassemblé au casino de Knokke les oeuvres de sa collection privée de Niki de Saint Phalle et de son compagnon, le sculpteur suisse Jean Tinguely, né en 1925 à Fribourg et décédé à Berne en 1991.À Nice, la rétrospective couvre donc l'ensemble de l'oeuvre de l'une des rares femmes à avoir fait carrière très tôt dans le monde de l'art contemporain où elle a souvent pris les rennes d'un féminisme revendicateur dont les célèbres"Mariées´, de sa période blanche des années soixante, comptent parmi les premiers exemples d'une verve anticonventionnelle qui ne tarira point. Les oeuvres du début montrent son goût pour les objets de récupération, un art fait de tout et de rien, un grain de café, un bouton, une carte à jouer usagée..., le tout pouvant être intégré en des compositions hétéroclites qui lui valurent un accès quasi immédiat au mouvement du Nouveau Réalisme configuré par le critique français Pierre Restany et auquel appartenaient les Arman, Hains, César, Spoerri... Sa réputation initiale, elle la doit à la carabine 22: elle tirait sur ses propres tableaux faisant éclater le couleur qui dégoulinait. "Un assassinat sans victime, dira-t-elle. J'ai tiré parce que j'aimais voir le tableau saigner et mourir.´ Mais à n'en pas douter, son geste était aussi symbolique par rapport à l'art, à la mort du tableau en tant qu'objet sacré, ce qui était dans l'air et dans la pensée de ces quelques inclassables qui n'en firent qu'à leur goût, avec beaucoup d'amusement et non sans quelque provocation.Sa plus grande célébrité lui vint évidemment de ses fameuses"Nanas´, qu'elle n'abandonna jamais, multiplia à l'envi en toutes dimensions et en couleurs les plus joyeuses ou criardes, et dont la plus fameuse, monumentale, pénétrable comme une demeure par les visiteurs, évidemment par le sexe, reste celle de la Documenta de Kassel de 68.
Bestiaire fantastique
Et l'expo knokkoise, à travers une série de dessins de projets, de documents, rappelle que c'est là précisément, dans la propriété privée des Nellens, que ne s'est jamais assoupi le"Dragon du Fort´, une sculpture géante, commandée à l'artiste suite à sa rencontre, et issue du bestiaire fantastique qui participe de cette énorme comédie plastique, drôle et dérangeante, mise en place avec exubérance au cours des ans. Les pièces rassemblées, qui vont de sculptures significatives et comme il se doit hautes en tonalités aiguës, au dessin et à l'objet de l'ordre de l'amical souvenir, retracent, hors chronologie, un parcours qui foudroie évidemment tous les preneurs de tête et agace les doctrinaires scolastiques de l'art. Ici, on se laisse aller, on y va en rondeurs et en couleurs, mais sous cet aspect très solaire pimenté d'un vrai grain de folie heureuse, l'impertinence ne perd ni tonicité ni impact.
Avec Jean Tinguely, ce fou de la vitesse qui ne cessa d'exploiter le mouvement et qui adorait l'aspect ludique, elle réalisa par ailleurs quelques ensembles de choix, vifs, dynamiques et colorés qui ne prennent pas une ride, telle cette Fontaine Stravinsky, aquatiquement chantante comme pas deux, rafraîchissante, à côté du Centre Pompidou à Paris. S'ils travaillèrent parfois de concert et en cet esprit de jouissance, de bonne humeur dans la dérision et dans la défense de leurs idées, l'oeuvre de chacun prit cependant une orientation bien singulière. En témoignent notamment les sculptures réunies, sortes de faux monstres destinés plus à faire rire qu'à faire peur, et portraits pourtant puisque l'une d'elles s'adresse directement à Roger Nellens lui-même. Mais là encore, que l'on ne s'y trompe pas, et le musée de Bâle qui lui est consacré le rappellera à tous ses visiteurs, le champion des machines à peindre ou à jouer, des moteurs électriques à l'aspect dérisoire, des courroies déjantées, a saisi très tôt, bien avant la domination des nouvelles technologies, que la mécanique, même sophistiquée, n'était pas la panacée et que l'on pouvait aussi la détourner de sa trajectoire scientifique.
Tant Niki de Saint Phalle que Jean Tinguely furent durant quarante ans, preuve en ce casino ludique, des poètes qui firent péter tous les plombs. Leur compagnie est recommandable.
© La Libre Belgique 2002
Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely, Casino de Knokke, Zeedijk, Albertstrand 509, Knokke. Jusqu'au 15/9. De 15 à 20h. Tous les jours. Rens. 050.63.05.05.
