"La beauté et la laideur se renforcent mutuellement", la preuve à Bozar
Stimulante et superbe exposition à Bozar, "Bellezza e Bruttezza", sur la beauté et la laideur dans l'art de la Renaissance.

- Publié le 21-02-2026 à 07h20
- Mis à jour le 21-02-2026 à 09h27

C'est une exposition passionnante et originale qui s'ouvre à Bozar à Bruxelles, intitulée Bellezza e Bruttezza, elle interroge l'idée de beauté et de laideur à travers l'art de la Renaissance du XVe au XVIe siècle. Elle confronte en particulier, dans un beau parcours avec 90 œuvres, dont des chefs-d'œuvre, l'art de l'Italie (surtout Venise et Florence) et celui de l'Europe du Nord (les Pays-Bas et l'Allemagne).
Un second volet, contemporain cette fois, suivra aussi à Bozar, à travers surtout la photographie et la vidéo, à partir du 7 mars sous le titre Picture Perfect.
D'innombrables philosophes, écrivains et historiens se sont penchés sur ce couple du beau et de la laideur. Umberto Eco en avait fait deux livres et disait "Que la laideur est belle". Le conte La Belle et la Bête de Perrault ne dit pas le contraire quand la Bête devient le beau prince.
Victor Hugo dans sa préface à Cromwell écrivait : "Le beau n'a qu'un type ; le laid en a mille". La beauté classique est perçue comme limitée et monotone, tandis que le laid (le grotesque) offre des variations infinies.
Le laid peut devenir un particularisme à chérir comme l'écrivit Sartre dans Les Mots : "Mes cheveux coupés ont entraîné avec eux cette splendeur éphémère, je suis devenu laid comme un crapaud, beaucoup plus laid encore qu'à présent. Déjà mon œil droit entrait dans le crépuscule". Il fit de sa laideur un de ses moteurs, transformant une faiblesse physique en une force littéraire.
Les Trois Grâces
Mais revenons à l'exposition conçue et réalisée par l'historienne de l'art de la Renaissance Chiara Rabbi Bernard.

Elle fait débuter l'exposition avec deux marbres romains antiques, magnifiques, illustrant des critères de beauté repris à la Renaissance par Alberti qui assignait aux peintres de rechercher le beau qui, pour lui, reposait sur un idéal d'élégante harmonie régi par des lois mathématiques.
On admire à l'exposition une grande Venus Pudica romaine et la merveilleuse sculpture des Trois Grâces prêtée par le Vatican. Une image forte de la beauté féminine (seule celle-là est mise en évidence au début de la Renaissance), beauté déployée en trois femmes comme une séquence cinématographique.
Dès le début de l'expo, on confronte face à face sur les cimaises une Vénus italienne de Lorenzo di Credi (1490) venue des Offices et une Vénus (Vanitas) plus tardive de 1521 de Jan Gossaert des Pays-Bas. Le contraste est frappant : les couleurs du fond (sombre au Nord), la Vénus italienne plus sûre d'elle et de sa beauté face à celle de Gossaert plus gênée.
Mais vite la laideur s'invite, d'abord pour représenter le réel comme le montre un marbre antique romain d'une tête de vieillard.

En Italie, en 1506, Giorgione peignait une vieille femme (à l'Accademia de Venise) et Quentin Metsys peignait l'Affreuse Duchesse en 1513 (à la National Gallery de Londres), deux chefs-d'œuvre bien sûr intransportables.
L'exposition monte nombre de portraits de "Belles". On y voit que les Florentins les représentent très charnelles et séductrices alors que les Vénitiens les montrent d'une beauté souvent glaciale est distante.
Le portrait se fait ensuite plus réaliste comme le montre celui, sans concession, de Charles V affecté d'une déformation de la mâchoire, appelée la promandibulie habsbourgeoise, la mâchoire prognathe des Habsbourg due à la consanguinité et qui rendait très difficile la parole et la mastication des aliments.
La fille velue
Il faut s'arrêter au double portrait de Giulia Gonzaga, l'un plus "vrai" de del Piombo, l'autre de Titien qui sublime sa beauté et cache ses défauts. Dans une lettre, Giulia Gonzaga affirme que le portrait de Titien la rend plus belle qu'elle ne l'a jamais été, car ce portrait est dit-elle le fruit du génie d'un grand artiste.
L'exposition montre aussi qu'à cette époque (le XVIe siècle), des femmes utilisaient les cosmétiques pour répondre aux canons de beauté (peau blanche, chevelure blonde, yeux foncés, joues roses, lèvres rouges) mais cela pouvait se retourner contre elles et les déformer jusqu'à les rendre monstrueuses, car elles utilisaient des produits où on retrouvait de l'arsenic, du mercure ou du plomb. Des traitements au Botox avant la lettre.
Léonard de Vinci avait déjà dessiné des têtes "monstrueuses", l'expo en montre une, un "grotesque", ce style apparu à la Renaissance, inspiré par la redécouverte des fresques de la Domus Aurea à Rome de Néron.
Albert Dürer et Bruegel firent de même. "Les beautés et les laideurs se renforcent mutuellement", disait Léonard qui ajoutait dans son Traité de la peinture : "Si le peintre veut voir des beautés qui l'enflamment d'amour, il est maître pour les engendrer, et s'il veut voir des monstruosités qui inspirent la peur, ou des choses drôles et risibles ou vraiment pitoyables, il en est le maître et le Dieu. "
Le portrait peut montrer une vieille femme si laide, par Quentin Metsys, qu'elle en devient presque belle, quand on dit alors que toute figure même laide ou monstrueuse, dès lors qu'elle est bien imitée, a pour vocation de susciter du plaisir.
À cette époque, le nain Morgante (montré à l'exposition par un bronze de Jean de Bologne) était apprécié à la Cour des Médicis.

Une peinture de 1580 montrée à l'expo frappera tous les visiteurs : celle d'une jeune fille de sept ans, Madeleine Gonzales, affectée par la maladie génétique transmise par son père, Pedro Gonzales, homme très érudit de la cour du roi de France Henri II. Elle souffrait de l'hypertrichose, une pilosité si générale et abondante qu'elle semble avoir attrapé la tête d'un chat et qu'elle était considérée à son époque comme un "monstre". Pedro Gonzales, originaire des Canaries, avec la même pilosité, avait été offert à 10 ans comme curiosité au roi Henri II de France en 1547 qui l'éduqua. Brillant intellectuel, il eut sept enfants dont plusieurs atteints de son anomalie.
Mais on peint aussi toujours, bien sûr, la beauté pure comme le portrait en 1490, par Botticelli (à l'expo), sans doute celui de Simonetta Vespucci, une noble Génoise considérée comme l'une des plus belles femmes de Florence et aurait inspiré Botticelli pour sa Naissance de Vénus.
Les couples mal assortis
En Europe du Nord en particulier, on aimait représenter la laideur avec une connotation morale ou sociale.

Un tableau de Jan Metsys (1562) signifie que faire l'amour à un âge avancé n'était plus acceptable, c'était considéré contre nature. Le peintre tourne en dérision un couple âgé amoureux à l'aide de symboles sexuels grotesques. Un musicien joue d'une cornemuse à moitié vide, un symbole phallique pitoyable. La vieille femme tient une cruche, symbole du sexe féminin. Derrière elle, un personnage grimaçant fait des commentaires moqueurs et nous montre une cruche vide.
L'exposition montre aussi la figure du fou et du bouffon comme le Louvre l'avait fait en 2024. Déjà avant la Renaissance, il y avait une ambiguïté sur la folie, avec saint Paul qui dit que "ce qui est folie aux yeux des hommes est sagesse aux yeux de Dieu". Et François d'Assise s'habillant en mendiant et parlant aux oiseaux, devenait pour beaucoup "le fou de Dieu".
Erasme écrivait dans son Éloge de la folie : "Voyez avec quelle prévoyance la nature, mère du genre humain, a veillé à répandre partout une pincée de folie."

L'exposition se termine par la beauté et la laideur du couple, quand la Bellezza et la Bruttezza sont représentées ensemble, "se renforçant l'une l'autre", disait Léonard.
Tantôt on voit un beau jeune homme avec une vieille femme mais, en général, c'est l'inverse avec une jeune femme et un vieil homme (de magnifiques et amusants tableaux de Cranach l'Ancien et d'Hans Baldung Grien), un vieillard étreint la Belle qui, en cachette, plonge la main dans la bourse pleine d'argent de l'homme. Des couples inégaux proches de la prostitution.
Le dernier tableau, qui fait l'affiche de l'expo, est de Frans Floris de Vriendt (1565) et montre Pomone, la déesse des fruits et des jardins qui tient à distance l'homme, Pan, représenté comme monstrueux.
Très beau catalogue du Fonds Mercator
"Bellezza e Bruttezza", Bozar, Bruxelles, jusqu'au 14 juin