Hilma af Klint, l'inconnue devenue icône, pionnière de l'abstraction
Le Grand Palais présente le cycle complet de ses "peintures du Temple" (1906-1915). Envoyé spécial à Paris.

- Publié le 23-06-2026 à 07h50
- Mis à jour le 31-07-2026 à 11h35

En 2023, Bozar à Bruxelles avait été un des premiers musées européens à révéler l'œuvre pionnière d'Hilma af Klint (1862-1944), née et morte à Stockholm, d'un accident de tramway.
Aujourd'hui, c'est le Grand Palais avec le centre Pompidou qui propose une très large exposition avec 193 œuvres. L'occasion de prolonger l'exposition de Bozar ou de découvrir pleinement cette artiste abstraite et ésotérique, avec ses grandes peintures, très colorées, couvertes de motifs géométriques et symboliques.

L'histoire d'Hilma af Klint est exceptionnelle. Son œuvre n'a été découverte qu'en 1986, 42 ans après sa mort, avec une exposition au Lacma (Los Angeles County Museum of Art) qui la révèle au public. Depuis, elle est présentée comme une artiste visionnaire qui a anticipé l'abstraction dans l'art, l'"inventant" avant Mondrian et Kandinsky. Et de plus, une artiste femme qui a innové à une époque où on estimait les femmes incapables de le faire.
Sa rétrospective au Guggenheim de New York en 2018 fut le plus grand succès populaire de l'histoire du musée (plus d'un million de visiteurs), un triomphe dépassant les scores des plus grands noms comme Giacometti, un signe aussi de l'intérêt actuel, dans une partie du public, pour le mysticisme, l'ésotérisme, l'art outsider. De plus, découvrir une peintre majeure, femme et inconnue, avait de quoi exciter l'intérêt.

Durant sa vie, Hilma af Klint estimait que personne ne pouvait comprendre son art. Elle brisait dans le secret de son atelier, toutes les règles qu'elle avait apprises à l'Académie des Beaux-arts. Elle composait, dès 1905, de grandes toiles carrées abandonnant toute référence au réel, fonctionnant par des dualités, avec des triangles, des ronds, des spirales, des ondes électromagnétiques, des formes biomorphiques, le tout en teintes éclatantes. Quand on y voit un cygne, c'était pour elle le symbole de la transcendance.
Le cycle du Temple
Le Grand Palais expose le cycle complet des peintures du Temple (1906-1915), un projet que lui avaient inspiré, disait-elle, deux esprits, Georg et Ananda, devenus des guides spirituels découverts lors de séances collectives de spiritisme, un temple pour accueillir ses peintures.

Rappelons que 1906 est antérieure à la naissance de l'art abstrait qu'on fixe souvent à 1910 quand Kandinsky réalisait une aquarelle au dos de laquelle il avait écrit "aquarelle abstraite 1910".
Rappelons aussi que ces années d'avant-guerre furent celles de bouleversements dans toutes les sciences (Freud, Einstein, Planck) et l'art (Picasso).
Elle fut inspirée (comme Mondrian et Kandinsky le seront dans leur passage vers l'abstraction) par la théosophie d'Helena Blavatsky (1831-1891), le rosicrucisme et l'anthroposophie de Rudolf Steiner dont elle fut proche.
La doctrine secrète de Blavatsky, synthèse de la science, de la religion et de la philosophie, veut "assigner à l'homme sa place réelle dans le plan de l'univers ; découvrir, l'unité fondamentale dont toutes ont jailli ; et finalement montrer que le côté occulte de la Nature n'a jamais été considéré par la Science de la civilisation moderne."

Hilma af Klint se sentait guidée par des "Maîtres supérieurs" qui lui dictaient sa création et l'amenaient à peindre 193 variations pour construire un "Temple" utopique en forme de spirale. Elle avait formé avec quatre autres femmes artistes un collectif, Les Cinq (De Fem), qui s'est lancé dans des séances de spiritisme et de transe.
Dans son testament, elle stipulait que le millier d'œuvres qu'elle avait réalisées et qu'elle léguait à son neveu ne pourraient être dévoilées que vingt ans après sa mort qui survint en 1944, car, disait-elle, le monde n'était pas prêt à les découvrir. Mais il fallut encore attendre jusqu'en 1986 pour qu'elle soit révélée. L'après-guerre n'était sans doute pas mûre pour accueillir une femme artiste qui brouillait les frontières entre raison et visions, reprenant l'injonction de Rimbaud : "Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens". Hilma af Klint disait : "J'étais l'instrument de l'extase".
Hilma af Klimt, Grand Palais, Paris, jusqu'au 30 août.