Réinventer la photographie, certes mais laquelle ?
Au Hangar, Reinventing Photography, une commande passée à une vingtaine d'artistes dans le cadre du Bicentenaire de la Photographie.
- Publié le 23-10-2026 à 15h52

Au Hangar à Bruxelles, l'exposition Reinventing Photography présente le résultat de la commande passée à une vingtaine d'artistes – quinze Français (es) et cinq Belges – par le CNAP (Centre national des arts Plastiques, en France) et le Hangar deux siècles après l'invention de Nicéphore Niépce (voir ci-contre).
Gageure
Réinventer un médium qui n'a cessé d'évoluer et dont les définitions correspondent à des usages très divers, s'avérait un fameux défi. Une gageure même car la réinvention suppose que l'on puisse définir les contours de ce que l'on compte remplacer. S'agissait-il de la technique de reproduction du "réel" par la camera obscura, s'agissait-il des usages courants telle la photo de famille, s'agissait-il des pratiques que l'on retrouve chaque année dans toute leur diversité à Paris Photo ou aux Rencontres d'Arles ? Quelle photographie comptait-on réinventer ?
L'ensemble des réponses impeccablement présentées sur les trois étages du Hangar est unanime : aucune. Chacun des artistes a fait preuve d'une belle créativité, mais aucun n'a réinventé quoi que ce soit. En fait, les propositions s'inscrivent toutes dans le champ de l'art contemporain qui se scrute, qui "interroge le médium lui-même" comme on ne cesse de le dire entre Venise et Basel. Mais sans bouleverser la donne, sans véritablement ouvrir des pistes nouvelles.

Au cœur de la technique
Plusieurs de ces artistes se sont souvenus que les recherches de Niépce qui aboutirent à ce premier cliché dont on célèbre les 200 ans, relevaient avant tout de la chimie et de la physique. Ainsi, dans Atlas des Métamorphoses, entre manipulations en chambre noire et interventions chimiques, Julie Calbert aborde la photographie à partir de ses matériaux et de leurs transformations. Dans la bien nommée série Physique-Chimie, Baptiste Rabichon réactive d'anciens procédés dont la photochromie interférentielle basée sur "l'essence même de la lumière, à savoir sa dimension ondulatoire". Enfin, dans La Réaction noire, les objets gravés au laser de Laurent Lafolie font le parallèle entre "le processus qui permet l'apparition des images argentiques et la technique qui révèle en biologie la mécanique du système neuronal, support de nos images mentales". Même si chacune des démarches est expliquée dans un texte introductif, une visite guidée – on le voit – ne sera pas superflue.
À l'heure de l'IA
Certaines propositions adoptent des détours surprenants dans des univers de haute technicité à l'heure de l'IA. On pense à l'étrange installation interactive de Embedded Presence, mise en place par François Bellabas, dont l'ordinateur produit des images – effrayantes tant elles sont inhabituelles – sous l'influence de sources diverses et de temps différents. On pense aussi au Projet Sandbox de Lucas Leiffler dont l'exploration de notre rapport à la technologie prend la forme d'espaces virtuels (et vertigineux) de jeux dégradés par une trop grande fréquentation qu'il qualifie de "ruines numériques". On pense encore à Une sorte de bordel, un dispositif de Stéphanie Solinas pour "entrer en contact (sic) avec dix-huit portraits de jeunes femmes du XIXe siècle trouvés sur la côte ouest américaine."

Reproduire le réel
Tout cela est très imaginatif, sophistiqué même, mais on ne trouve rien ici qui évoque la spécificité de la photographie à savoir son rapport au réel. Rien qui rappelle cette médiation par le regard offrant à chacun de voir et de comprendre dans un même temps. Surtout rien qui propose de réactiver ce pacte de confiance autour de la dimension documentaire mise à mal depuis deux décennies par les réseaux sociaux et désormais par L'IA.
Alors que la communication du bicentenaire y va du slogan "Célébrons les regards", dans Reinventing photography, ce sont surtout les idées et les vues de l'esprit qui sont mises à l'honneur, mais pas des regards à proprement parler. Si ce n'est comme citations dans les propositions de Sébastien Van Malleghem, de Chrystel Mukeba et d'Anne-Lise Broyer, trois photographes dont le travail s'ancre habituellement dans l'observation du monde (intime ou lointain).
Dans La Photographie malgré tout, le dernier texte du livre de référence édité à l'occasion de ce Bicentenaire (livre qui soit dit en passant donne de la place aux quinze propositions françaises de cette commande, mais pas aux cinq belges), Quentin Bajac, le directeur du Jeu de Paume, avance que "l'émotion que l'on peut éprouver devant la reproduction de l'Image de Niépce, désormais devenue relique, est celle des origines et d'un désir de reproduire le réel". À voir Reinventing Photography qui manifestement s'inscrit dans la tendance du médium à se fondre dans l'art contemporain, il semble bien que ce soit l'ancrage au réel de la photographie qui sera bientôt une relique.
Le Bicentenaire de la Photographie

En Belgique, Reinventing Photography donne le coup d'envoi du Bicentenaire de la Photographie, plus précisément de la plus ancienne photographie permanente encore existante à ce jour. Elle a été réalisée par Nicéphore Niépce à l'été 1827 dans son village de Saint-Loup-de-Varennes, et intitulée le Point de vue du Gras. De septembre 2026 jusqu'à fin septembre 2027, de nombreuses manifestations "labellisées" se dérouleront en France, mais aussi dans d'autres pays dont la présentation au Musée Niépce de Chalon-sur-Saône, de la fameuse plaque d'étain prêtée pour l'occasion par le Harry Ransom Center d'Austin (Texas, États-Unis).
De nombreuses publications verront le jour. Parmi celles déjà publiées, comment ne pas citer la réédition profondément retravaillée du Photo Poche (n°8) dédié à Nicéphore Niépce. Dirigée par Sylvain Besson, directeur des collections du musée de Chalon-sur-Saône, celle-ci a remplacé nombre de lettres de Niépce de la première parution de 1984 par des articles faisant part des découvertes réalisées par les historiens depuis lors.
Bicentenaire de la Photographie
https://bicentenairephotographie.culture.gouv.fr/
Reinventing photography
Exposition collective, Où Hangar, Place du Châtelain, 18 – 1050 Bruxelles Quand Jusqu'au 20 décembre, du mercredi au dimanche de 12h à 18h. Rens. : https ://www.hangar.art/
Livres
PHOTOgraphies, l'ouvrage de référence du Bicentenaire, GrandPalaisRmnEditions, 364 p.
Nicéphore Niépce, Photo Poche n° 8, réédition revue et augmentée, 144p.