Jerry Bruckheimer, le producteur des blockbusters

PAR FERNAND DENIS
Jerry Bruckheimer, le producteur des blockbusters
©Andrew Cooper / Touchstone

À LONDRES

Voilà près de 20 ans que Bruckheimer rime avec blockbuster, terme qui désigne un gros succès au box-office, et qui à l'origine signifiait un bloc d'habitations rayé de la carte par une bombe.

Producteur de films publicitaires, Jerry Bruckheimer prend à 30 ans le chemin d'Hollywood où, avec Don Simpson, il va former un tandem fameux de producteurs au départ de leur premier hit "Flashdance" en 83. "Le Flic de Beverly Hills", "Top Gun"... les succès se suivront jusqu'à la disparition de Simpson dans les années 90. Bruckheimer poursuit seul et affine son concept du film de l'été, la saison la plus juteuse aux USA. Ce sera "The Rock" en 96, "Con Air" en 97, "Armageddon" en 98, "Ennemi d'État" en 99, "Gone in 60 seconds" en 2000 et maintenant "Pearl Harbor". Sur un modèle qui n'est pas sans rappeler celui des studios, Bruckheimer travaille avec un pool de réalisateurs (Michael Bay, les frères Scott, Simon West) et aussi d'acteurs (Tom Cruise, Nicolas Cage, Ben Affleck) et impose des divertissements identifiables instantanément, tant par l'image tape-à-l'oeil et la psychologie bas de plafond que par le marketing budgétaire. Des 40 millions de dollars dépensés pour "Top Gun" en 86, on atteint aujourd'hui les 140 pour "Pearl Harbor". Après la première barnumesque sur un porte-avions à Hawaï, Jerry Bruckheimer a entamé une tournée mondiale pour défendre son film.

Existe-t-il plusieurs versions du film, dont une allemande et une japonaise?

Je n'appellerais pas cela des versions différentes car les modifications sont minimes et ce n'est pas particulier à ce film-ci, de petites transformations sont souvent opérées pour beaucoup d'autres films. Par exemple, dans la version japonaise, on ne parle pas du 7 décembre mais du 8, date officielle de l'attaque dans ce pays.

C'est la seule modification?

Non, on a modéré certains dialogues un peu racistes, qui auraient été vexants. Le but n'était pas de raviver d'anciennes blessures. Mais saviez-vous que les Japonais estimaient que cette attaque était, en quelque sorte, une mesure de salut public? En effet, ils ne connaissaient les États-Unis qu'à travers les films de gangsters. Pour eux, les USA étaient un pays de gangsters et de prostituées. En les attaquant, ils rendaient service à l'humanité.

C'est la première fois, semble-t-il, que vous empoignez un sujet sérieux...

Oui. Après avoir rencontré des dizaines de survivants plutôt sceptiques sur ce projet, j'ai éprouvé cette sensation d'être responsable de la façon dont on allait raconter leur histoire, la perte de leurs compagnons, responsable du témoignage qu'on laisserait à leurs enfants, leurs petits-enfants, responsable de réussir un grand spectacle que les gens auraient envie de voir.

"Titanic" a-t-il servi de modèle?

Oui. En rapportant 2 milliards de dollars de dollars, "Titanic" a brisé les règles qui étaient: 1, on ne tourne pas sur l'eau car cela occasionne des dépassements de budget, et on a dépassé le budget 2, on ne tourne pas une grosse production sans stars 3, on ne sort pas un film de trois heures. "Titanic" n'a respecté aucune des règles et a rapporté le plus d'argent de toute l'histoire du cinéma. Sans "Titanic", "Pearl Harbor" n'aurait pas été possible.

Avez-vous parfois envie de réaliser un film vous-même?

Je le ferai peut-être mais je ne suis pas sûr d'avoir la patience suffisante.

Peut-être vous considérez-vous comme l'auteur du film?

Pas du tout. Pour moi, le film est l'auteur. Un film est une collaboration entre un écrivain, un réalisateur, des acteurs, le producteur le monteur, le compositeur les effets spéciaux, les effets sonores Chacun prend une part importance dans la réussite.

Il y a pourtant un style Bruckheimer.

Oui, mais cela tient au style des metteurs en scène que j'engage. Ceux qui m'intéressent sont ceux qui comme Ridley Scott, son frère Tony, Michael Bay, Simon West ont un style visuel qu'on ne voit guère au cinéma, qu'on ne voit pas à la télé. Mon empreinte se limite aux talents que j'engage.

Vos films ont rapporté des centaines de millions de dollars. Quelle est votre recette?

La peur. Travailler dur pour réduire le risque d'échec au minimum en engageant les meilleures personnes possibles à tous les postes. Et puis produire des films que les gens ont envie de voir car le sujet retient leur attention. À quoi sert de faire le meilleur film si on ne sait pas le vendre? Il y a beaucoup de très bons films qui ne seront jamais vus car on n'arrive pas à les vendre.

© La Libre Belgique 2001

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