Gatlif en cinq volumes
- Publié le 16-04-2002 à 00h00
RENCONTRE
Michel Dahmani, dit Tony Gatlif: la tête du gars qu'on imaginerait bien jouer du couteau à la sortie d'un rade. Comme quoi, quand les fantasmes s'alignent au petit trot, difficile de les arrêter. Un peu à l'instar de ces manouches, roms, gitans, tsiganes et autres gens de mauvaise réputation mais bien souvent d'excellente qualité. Gatlif connaît ça. Depuis plus de vingt ans, et au sein d'une filmographie d'une quinzaine d'oeuvres, cet Algérien d'origine, musicien et gitan dans l'âme, s'est attaché à rendre image, vaille que vaille, aux multiples figures des peuples nomades d'Europe. Les sédentarisés de la banlieue parisienne ("Les Princes´), les migrants venus de l'Inde jusqu'aux rives du Guadalquivir ("Latcho Drom´), ceux de Roumanie ("Gadjo Dilo´), les Tsiganes d'Andalousie ("Vengo´) et, enfin, les Manouches sédentarisés du Nord, délestés de leur histoire comme Gatlif s'attache à le rappeler dans ce présent"Swing´.
Dans les oreilles, ce jazz révélé au monde par l'immense Django Reinhardt (plus Stéphane Grappelli et leur"Hot Club de France´) a l'esprit inextricablement rivé aux gratteurs de cordes de nos propres terrains vagues.
Bouillonnant, contradictoire comme un honnête homme, obstiné et péremptoire comme un convaincu, Gatlif en termine avec la première partie de sa quête. À près de 54 ans et un accident cardiaque (lors du festival de Gand édition 2000), il frémit déjà de nouvelles minorités ethniques à visiter, de leurs histoires à raconter, de leurs musiques à illustrer.
"Swing´ est le dernier-né d'une filmographie très monothématique...
Je ne pouvais pas ne pas le réaliser. C'aurait été un manque, et il aurait été de taille, car c'est quand même tout le nord de la France, la Belgique, la Hollande et l'Allemagne qui sont concernés. La musique swing manouche est un monument. Comme une petite boule de neige qui est partie de l'Inde, a roulé et grossi. Et cette boule de neige, qui est l'esprit de la musique gitane, a ramassé beaucoup de choses sur son chemin, de la culture, de la langue, des chansons et des traditions. Quand elle arrive en France, elle est déjà chargée de plusieurs autres musiques du monde. Et en 1920, alors que Django Reinhardt le gitan joue déjà de la musique populaire, de la java, il découvre la musique noire américaine et cette façon de crier son identité. Il synthétise le tout et invente la musique swing manouche, subversive, qui revendique mais qui touche tout le monde car, de fait, elle appartient à tout le monde, avec ses sonorités de l'Est, française, américaine, etc. C'est pour cela que c'est un monument, un monument de la collectivité humaine.
Ce swing manouche, vous l'avez découvert bien après le flamenco de vos origines.
Oui. C'était à Paris quand j'avais 17 ou 18 ans, avec Django Reinhardt évidemment. Il n'y avait pas moyen de faire autrement, il était partout. Mais c'est vrai que la musique pour moi, au départ, c'était d'abord le flamenco et la musique arabe. Ce n'est pas une question de préférences. Le swing est une musique tournée vers le ciel, où tout s'envole, et puis il y a le flamenco et le danseur qui frappe le sol pour l'ouvrir en deux et voir le ciel de l'autre côté. D'un côté aérien, de l'autre côté passionné. J'aime les deux, même s'ils ne se ressemblent pas. J'écoute les deux, mais pas dans les mêmes conditions.
Ce sont pourtant les mêmes envies?
Oui, flamenco et swing sont des musiques qui ne se regardent et ne s'écoutent pas de loin. Une musique qu'on écoute faiblement n'est pas une musique. La musique qu'on regarde de loin n'est pas une musique. La musique se regarde de près et fort, pour que n'importe quel son vienne aux oreilles.
Vous avez fait jouer le guitariste manouche Tchavolo Schmitt, sorte de référence absolue en la matière...
Je le connais depuis douze ans. Je l'avais perdu de vue et puis après mon accident, je l'ai revu, il était le même. Il joue toujours de la musique, dans les cafés, pour une canette de bière. Alors que c'est un musicien qui fait partie des dix meilleurs guitaristes du monde! Vraiment. Il a de l'art dans les mains. Un être humain, à notre époque, qui a de l'art dans les mains et qui n'est pas carriériste, c'est rare. Ça n'existe pas. Il a une philosophie de la vie qu'on ne trouve pas ailleurs. Hier cela n'existe plus, demain cela n'existe pas encore. Il n'y a que le présent qui soit important. C'est très gitan comme conception des choses.
"Swing´ n'est pourtant pas exactement un film sur la vie des Manouches.
Non."Swing´ parle d'abord de la non-transmission de la culture manouche. Ce film est là pour éveiller les consciences, celles des Manouches eux-mêmes, mais également celles des maîtres d'école, des ethnologues, etc. Quand les Manouches sont sédentarisés et perdent leur culture, que gagnent-ils en échange? C'est de cela dont parle le film. Avec en filigrane, les camps de la mort d'où ne sont pas revenus ceux qui détenaient la culture manouche. On en paie seulement aujourd'hui le prix. Avec ce film, j'ai une arme pour rappeler ce problème.
Ce sera le dernier du genre?
Oui, maintenant je peux passer à autre chose, je suis encore jeune. Mes cinq films forment une sorte d'encyclopédie en cinq volumes, et en vingt ans, de quelqu'un qui a cherché la même pierre. J'ai failli abandonner plusieurs fois mais j'y suis arrivé. J'espère qu'on conservera ces films. Je les fais, je crois, non jetables. Quand les gens veulent travailler sur les gitans, ils voient mes films. C'est normal: ils traitent de l'authenticité, de neuf siècles de civilisation. Je crois que j'ai réalisé quelque chose d'unique. Ce n'est pas une question d'ego, c'est comme cela. Mon prochain film devrait tourner autour des femmes. Toujours avec de la musique, car je ne sais pas m'en passer. La fiction m'endort quand elle est totale. Le mec sort de sa voiture, il fait un café, il lit un mail... Pff! La vie quotidienne m'emmerde s'il n'y a pas la musique.
© La Libre Belgique 2002
