La beauté et la pureté perverties
Présenté au dernier Festival de Berlin, "The New World" s'est fait attendre mais se révèle -comme chacun des films de Terrence Malick- un véritable bijou. Pourtant, le Texan s'attache ici à un sujet convenu, rabâché par Disney et bien d'autres depuis l'invention du cinéma: l'histoire d'amour, quasi légendaire, entre le capitaine Smith et l'Indienne Pocahontas sur fond de découverte de colonisation de l'Amérique au début du XVIIe siècle.Notre site spécial BIFFF
- Publié le 08-03-2006 à 00h00

Présenté au dernier Festival de Berlin, "The New World" s'est fait attendre mais se révèle -comme chacun des films de Terrence Malick- un véritable bijou. Pourtant, le Texan s'attache ici à un sujet convenu, rabâché par Disney et bien d'autres depuis l'invention du cinéma: l'histoire d'amour, quasi légendaire, entre le capitaine Smith et l'Indienne Pocahontas sur fond de découverte de colonisation de l'Amérique au début du XVIIe siècle.
Mais qui mieux que Malick pouvait s'attaquer à ce choc de deux visions du monde, complémentaires mais que la bêtise et l'avidité feront s'opposer. Le thème s'inscrit, en effet, dans la philosophie tissée, toile après toile, par le plus mystérieux des réalisateurs hollywoodiens. De "La balade sauvage" à "La ligne rouge", Malick s'est, en effet, toujours focalisé sur le rapport de l'homme à la nature et à sa nature. Tel le Rousseau du "Contrat social", le cinéaste aime confronter l'être humain à la société, pourvoyeuse de progrès, mais aussi de perversion.
PHILOSOPHE DE L'ESTHÉTIQUE
Car la vie en communauté semble indissociable de la mise en place de jeux de pouvoir, de domination et, donc, de négation de l'égalité entre les hommes à leur naissance. Pour mettre en évidence cette folie humaine, Malick choisit le plus souvent de la comparer à la nature. Chez lui, fond et forme sont dès lors indissociables. Car il fait appel à une branche bien particulière de la philosophie, celle de l'esthétique, pour nous faire partager son propos.
Ainsi, le long prologue paradisiaque de "La ligne rouge", avec ses rayons de soleil perçant les feuilles des arbres, son océan d'un bleu limpide, ses plages de sable blanc immaculées, n'était là que pour céder la place à l'absurdité, à l'inhumanité de la guerre. L'humanité, elle, résidait dans les populations autochtones, totalement étrangères à la fureur ambiante. Comme ce Polynésien marchant en sens inverse du flot de marines américains sans même sembler leur prêter attention.
JEU DE RÉCURRENCES
Cette nature défigurée par la main de l'homme, ces "bons sauvages" posés en victimes, on les retrouve quasi à l'identique dans "The New World". Avec la même finesse, la caméra de Malick transforme chaque plan en un tableau naïf utilisé dans le même but de comparaison. A la beauté virginale du paysage à l'arrivée des colons, succèdent la laideur et la saleté de leur campement délabré, ersatz d'une société dite évoluée.
Dans son nouvel opus, le cinéaste fait également appel à deux de ses cartes maîtresses: une musique atmosphérique (de James Horner) et une voix off envoûtante en contrepoint au récit. Ici dédoublée, elle met en perspective les pensées intérieures du capitaine Smith, venu en conquistador, et de Pocahontas, qui l'accueille avec générosité avant de déchanter. Mais ces voix dépassent le simple manichéisme pour témoigner également de deux rapports différents à la transcendance et, donc, à la conscience.
Car si tout chez Malick apparaît toujours noir et blanc, il ne s'agit jamais pour autant de tomber dans la facilité. Au contraire, le cinéaste utilise cette simplicité apparente pour mettre en évidence la possibilité offerte à l'homme de se racheter, de changer d'identité. Une évolution qui ne peut que passer par une prise de conscience, chez lui, plutôt de l'ordre du ressenti que du discours.
CRÉATEUR D'IMAGES
C'est pourquoi Malick adopte un rythme lent, multiplie les scènes contemplatives, repousse tant qu'il le peut l'action, afin de lui conserver tout son sens. Au rôle de cinéaste, Malick préfère sans doute celui d'artiste. A la manière d'un poète ou d'un peintre, il cherche, en effet, à façonner une succession d'images fortes qui s'imprimeront directement dans l'inconscient du spectateur.
De la même manière, il refuse les numéros d'acteurs. Colin Farrell apparaît-il ainsi presque éteint, entièrement absorbé par l'environnement qui l'entoure, tandis que la jeune actrice d'origine péruvienne Q'Orianka Kilcher (15 ans lors du tournage) incarne-t- elle, par sa simple beauté, la pureté bientôt souillée.
A travers la rencontre de deux êtres dépassant leurs préjugés culturels pour faire un pas l'un vers l'autre, Terrence Malick se pose en moralisateur et emmène le public dans une ode au respect de l'autre et de la nature. Ainsi, "The New World" peut-il évoquer, de manière lancinante, des thèmes contemporains car intemporels et universels.
© La Libre Belgique 2006
Scénario & réalisation: Terrence Malick. Photographie: Emmanuel Lubezki. Musique: James Horner. Montage: Richard Chew, Hank Corwin, Saar Klein & Mark Yoshikawa. Avec Colin Farrell, Q'Orianka Kilcher, Christian Bale, Ben Chaplin, Christopher Plummer... 2h15.
