Anne Consigny, une apparition
- Publié le 08-03-2006 à 00h00
ENTRETIEN
à PARIS
Geena Davis traversant une réception dans "La Mouche", Irène Jacob chantant dans "La double vie de Véronique", Zhang Ziyi bondissant dans "Tigre et dragon" : il existe ainsi des moments de grâce dans le cinéma où la toile se met à vibrer, où un talent évident apparaît à l'écran. C'est généralement l'apanage des jeunes actrices, et c'est ce qui rend sans doute l'apparition d'Anne Consigny plus extraordinaire encore dans "Je ne suis pas là pour être aimé", lorsqu'elle danse le tango avec Patrick Chesnais. Du jour au lendemain, cette inconnue s'est vue propulsée aux Césars, catégorie meilleure actrice entre Isabelle Huppert et Nathalie Baye. On se souvient de son arrivée en 2 CV. "Du jour au lendemain" est justement le titre de son film suivant ou elle est l'épouse de Benoît Poelvoorde. Anne Consigny a la grâce à la ville comme à l'écran et sept projets en cours.
On peut dire que vous aussi, vous êtes apparue du jour au lendemain.
Exactement. En fait, j'ai fait exclusivement du théâtre car les gens d'image ne voulaient pas de moi. Ils me trouvaient super mauvaise, à raison. Un jour, j'en ai eu marre de rater les castings, j'ai demandé de l'aide à mon agent qui m'a proposé une coach. Après avoir demandé de l'aide mais avant de rencontrer la coach, j'ai gagné mon premier casting. La décision de demander de l'aide a dû changer quelque chose en moi. Du jour au lendemain, j'ai gagné tous les castings que j'ai faits.
On a l'impression qu'on vous attendait, qu'une place d'actrice mûre vous était réservée, comme Rochefort ou Marielle que le cinéma a remarqués à 40 ans.
En fait, j'ai commencé très jeune et j'ai tout de suite beaucoup travaillé pour la télé, puis Brook, puis à la Comédie-Française. J'étais le petit événement de 16 ans et je me disais: je vais brûler comme un feu de paille et après, je n'existerai plus. Mon rêve était alors de durer, d'être encore comédienne à 40 ans, c'était tellement loin (rires). Inconsciemment, j'ai dû me dire: "Tu restes dans ton coin et tu reviendras à 40 ans."
Le film de Philippe Le Guay tourne autour d'une question: le bonheur est-il une décision? Qu'en pensez-vous?
Je pense qu'au moment où j'ai décidé d'appeler au secours, c'était aussi décider d'accéder à ce bonheur, à ces rôles. Je pense que le personnage de Benoît prend la décision du bonheur dans la nuit de lundi à mardi, mais sans en être conscient. Et mon personnage tombe à nouveau amoureux de lui car il sent qu'il a choisi le bonheur. Elle revient vers lui et elle lui en donne. Je ne veux culpabiliser personne, mais je pense qu'il ne faut pas perdre de vue qu'on est responsable de soi quand on va mal. C'est peut-être comme avoir la foi. Croire en dieu ou croire en soi. Si on n'a plus la foi en soi, on est davantage en péril. Je n'ai pas vu le film, j'ignore ce que dégage mon personnage mais je me suis dit que cette fille avait une aspiration d'ordre mystique pour l'être humain: pour elle, pour son mari, pour son amant. Elle croit qu'il y a un être suprême qui est soi. Il faut le respecter, lui donner ce dont il a besoin. Dieu, on lui donne des messes. Et elle se donne à elle-même ce qui lui est nécessaire. Elle s'offre un amant comme une offrande. Elle est à l'écoute de ce dont elle a besoin, elle peut alors ensuite l'offrir à ceux qu'elle aime, comme son mari.
Elle pense, à l'inverse de lui, qu'on peut tous être heureux en même temps.
Moi aussi, mais il faut savoir que la roue tourne. Il faut l'accepter, le subir. La vie n'est pas une ligne droite, c'est une boule et on ne peut pas rester en place. On dit souvent que les comédiens font plus de progrès quand ils chôment. On a des moments de creux pour avancer.
Quand vous étiez en bas, avez-vous craint de ne jamais remonter?
Oh oui. J'ai beaucoup travaillé les dix premières années. Et puis tout s'est arrêté brutalement. J'avais un petit enfant et je n'ai plus trouvé de travail pendant trois ans. Je n'avais plus droit au chômage, je vivais seule, je n'avais même plus le droit de dire que j'étais comédienne. J'ai recommencé des études pour changer de métier et au bout de deux ans, la machine s'est remise en route. C'est peut-être pendant ces années que j'ai accumulé le plus de force pour continuer.
Quand vous préparez un personnage, lui inventez-vous un passé?
Je me dis que le personnage que je vais interpréter existe vraiment. Elle est peut-être morte et j'ai la responsabilité de raconter son histoire, de ce qu'elle a ressenti, de ce qu'elle a donné. Et ce serait de la haute trahison si je ne parvenais pas à traduire son degré de souffrance, de plaisir. Pour être cette femme à laquelle je crois, je suis obligée de découvrir son passé. On est tous des héros, on est tous dignes que la caméra s'intéresse à nous. Il n'est pas nécessaire de vivre des choses extraordinaires pour cela.
© La Libre Belgique 2006
