Milos Forman au pays de Goya

Entretien

Fernand Denis , à Madrid

Wolfgang Amadeus Mozart, Larry Flint, Andy Kaufman ("Man on the Moon"), Milos Forman, le cinéaste de proue du Printemps de Prague, s'est fait, aux Etats-Unis, une spécialité du biopic, de la biographie filmée. Après un musicien, un patron de presse, un comédien, le réalisateur s'intéresse cette fois à un peintre mondialement célèbre, Francisco de Goya. C'est à un jet de pierre des deux "Majas" et des "peintures noires" exposées au Prado que nous avons rencontré le cinéaste.

Vous avez mis en scène des biographies de Mozart et de Goya, deux génies dans leur art. Ont-ils quelque chose en commun ?

Ils ont en commun un talent exceptionnel, bien sûr, une passion absolue pour leur travail mais ils sont aussi très différents. Mozart était un extraverti et Goya est un introverti. A mon avis, cela vient du système dans lequel ils évoluaient. D'une certaine manière, l'empereur Josef protégeait Mozart, alors que Goya devait être très prudent à ne pas irriter le pouvoir, à ne pas attirer l'attention de l'Inquisition. Cela dit, "Goya's Ghosts" n'est pas une biographie en tant que telle. Même si chaque scène du film a vraiment eu lieu, ce n'est pas nécessairement à ces gens-là, à ce moment-là.

Votre film pose la question de la place de l'artiste dans la société. Doit-il être un témoin, une sorte de journaliste comme Goya. Doit-il s'impliquer, ou pas, dans les questions politiques, sociales.

C'est l'affaire de chacun. Ce n'est pas moi qui dirai, il faut ceci ou cela. Certains prennent des risques pour la cause, d'autres pour l'adrénaline que cela génère. De toute façon, cela n'enlève rien à mon admiration à Goya, peintre de la famille royale espagnole et du frère de Napoléon qui succède au roi, et puis du frère de duc de Wellington qui prend sa place. Mais il a peint aussi des inquisiteurs, des gens qui ont une vie misérable et des gens brisés par le pouvoir. Ce que j'admire chez lui, c'est qu'il ne juge pas. D'un côté, il admire tout l'apparat de la Cour et, de l'autre, il manifeste une grande compassion pour les pauvres.

On est frappé de la proximité de l'inquisition et du communisme.

Disons que le communisme utilise les mêmes méthodes que l'Inquisition pour insuffler la peur parmi la population. Et la peur reste la meilleure méthode pour se maintenir au pouvoir. Il y a une cinquantaine d'années, j'étais étudiant à Prague. Je lisais un livre sur l'Inquisition et au même moment, j'écoutais à la radio la retransmission en direct du procès d'une quinzaine de hauts fonctionnaires avouant des crimes qu'ils n'avaient jamais commis. Comme durant l'Inquisition, ils réclamaient la peine de mort pour eux-mêmes. Et dans un cas comme dans l'autre, c'est la torture qui les poussait à une telle extrémité. Douze d'entre eux furent exécutés, et trois furent condamnés à perpétuité. Des années plus tard, j'ai rencontré l'un des trois rescapés et j'ai eu l'occasion de lui demander à quel genre de torture on les avait soumis. Il m'a répondu que, principalement, on l'avait privé de sommeil. Ce doit être l'unique progrès du communisme par rapport à l'Inquisition.

On a l'impression que le souci de rapprocher l'époque de Goya à la nôtre, de lier l'Inquisition au communisme hier, au "Patriot act" aujourd'hui vous tient autant à coeur que le portrait du peintre ?

Ce qui rend Goya exceptionnel, c'est que partant d'un certain académisme, il a laissé le temps réel entrer dans son oeuvre. Nous ne sommes pas en train de vivre un moment aussi important que celui que Goya vivait en pleine Révolution française, un tournant dans l'histoire du monde, car cela va profondément modifier l'exercice du pouvoir. Ce qui est étonnant, c'est que le "Patriot act" fut voté plusieurs mois après que le scénario fut terminé. Dans des archives, Jean-Claude Carrière, avec qui j'écrivais, a découvert un discours prononcé par Napoléon devant ses généraux, à l'intention de ses troupes, juste avant d'envahir, de libérer l'Espagne. Il y dit notamment : "Vous serez accueillis avec des fleurs comme des libérateurs." Plusieurs mois, plus tard, j'ai entendu Dick Cheney, le vice-président américain, utiliser mot à mot la même phrase en s'adressant à la nation américaine à propos de l'Irak. A ce moment-là, je me suis dit, il faut absolument retirer cette citation du scénario même si elle est historique, car tout le monde va croire que nous l'avons utilisée intentionnellement. C'est alors que Jean-Claude m'a dit : "Tu ne vis plus dans un pays communiste."

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