Willem Dafoe: "J'aime être une extension du réalisateur"
Willem Dafoe est à l'affiche de "Pasolini" d'Abel Ferrara, où incarne l'écrivain, poète, journaliste et réalisateur italien assassiné en 1975 à Ostie. Pour La Libre, il dévoile sa conception du métier d'acteur et ce qui le motive. Rencontre.
- Publié le 30-12-2014 à 16h46
- Mis à jour le 31-12-2014 à 11h01

Depuis qu'il fut figurant sur "Les portes du Paradis" de Cimino en 1980, Willem Dafoe n'a jamais arrêté de tourner. A 59 ans, il compte déjà 85 films au compteur ! Reconnaissable entre toutes, avec ces grands yeux bleus et cette mâchoire carrée caractéristique, sa gueule a été vue chez William Friedkin ("Police fédérale Los Angeles") ou Oliver Stone ("Platoon"). Mais c'est Martin Scorsese qui lui offre le rôle de sa vie en 1988, celui de Jésus dans "La dernière tentation du Christ". La même année, Alan Parker lui confie la tête d'affiche de "Mississippi Burning" aux côtés de Gene Hackman.
Acteur fidèle, Dafoe tourne régulièrement avec Wes Anderson, Lars Von Trier mais aussi Abel Ferrara. En salles ce mercredi, "Pasolini" (*) est leur quatrième collaboration. Le cinéaste new-yorkais a d'ailleurs écrit pour lui le rôle de Pasolini. "Je ne pense pas qu'il ait parlé du rôle à quelqu'un d'autre, confirmait Dafoe à la Mostra de Venise en septembre dernier, où le film était présenté en compétition. Il avait envie de faire un film sur Pasolini depuis de nombreuses années. Il s'est dit, de façon très terre à terre, qu'il pourrait le faire avec moi en termes de financement. Il a dû trouver que je lui ressemblais suffisamment…"
Pasolini, le visionnaire
Au-delà de l'image réductrice que l'on peut avoir du réalisateur scandaleux de "Salò ou les 120 Journées de Sodome", ce que retient l'acteur de son incarnation de Pier Paolo Pasolini, c'est la profondeur de sa pensée. "Il était tellement prophétique que les gens continuent de se tourner vers lui aujourd'hui pour tenter de comprendre le monde. Il a vu ce qui allait se passer et qui se passe toujours. Il l'a très bien exprimé dans ses essais mais aussi, jusqu'à un certain point, dans ses films. […] C'était une figure incroyablement complexe. Plus je le lis, plus il m'intéresse. On connaît des peintres qui font des films, des danseurs ou des musiciens qui jouent la comédie… Ils sont en général meilleurs dans une discipline que dans une autre. Mais lui a traversé les frontières. Etait-il un poète, un écrivain, un journaliste ? Il était tout à la fois."
Un artiste engagé
Pour Dafoe, Pasolini manque au débat public contemporain. "Il était politiquement engagé. Il existe évidemment encore des artistes engagés mais lui était tellement de choses : ouvertement gay, marxiste, très conservateur par certains côtés, voire traditionaliste, mais totalement transgressif par d'autres. C'était quelqu'un de très raffiné mais attiré par des choses très élémentaires. Pourrait-il y avoir un autre Pasolini aujourd'hui ? C'est très difficile en ce moment car le climat n'est pas bon. C'était une période où les choses étaient plus souples, où les gens essayaient de trouver leur voie. Ce qui est aussi le cas aujourd'hui, mais de façon beaucoup plus cool. Il y a une agitation mondiale mais aussi, en tout cas en Occident, une forme de confort, malgré la crise. Avec l'aide de certaines avancées technologiques comme Internet, chacun possède une fausse liberté. Vous pouvez aller partout sur Internet dans votre tête, mais vous n'êtes nulle part…"
Avant de tourner le film de Ferrara, Dafoe connaissait déjà l'œuvre de Pasolini, dont il avait vu quelques films. "Pour "La dernière tentation", Martin Scorsese m'avait dit de regarder "L'Evangile selon saint Matthieu". A cette époque, j'étais sans doute moins cinéphile que je le suis aujourd'hui. Mais j'ai été pris par sa puissance élémentaire, son utilisation de non-acteurs. Pasolini est capable de tenir deux positions en même temps : c'est un film très religieux mais aussi très dur, suspicieux envers la religion… C'est magnifique."
Un Pasolini, pas le Pasolini
Vivant aujourd'hui en Italie, où Pasolini est toujours une grande figure, le comédien américain n'a pas abordé le rôle à la légère. "Je me sentais responsable, non pas de dire qui il était, mais de mon dialogue avec lui. J'ai souvent pensé à "La dernière tentation du Christ". Il y avait beaucoup de pression car Pasolini est une figure controversée et aimée en même temps. Dans le film, on montre UN Pasolini, pas LE Pasolini. De la même façon que dans "La dernière tentation", c'était UN Christ et non LE Christ. Il y a une grande différence…"
(*) On lira la critique du film ainsi qu'une interview d'Abel Ferrara ici.
Willem Dafoe dévoile sa conception du métier d'acteur et ce qui le motive
Durant toute sa carrière, Willem Dafoe a toujours cherché à travailler avec des auteurs, qu'il s'agisse de Julian Schnabel ("Basquiat"), Anthony Minghella ("Le patient anglais"), David Cronenberg ("eXistenZ") ou Paul Auster ("Lulu on the Bridge"). Tout en s'autorisant quelques échappées vers le blockbuster. Il sera ainsi le Bouffon vert de la trilogie "Spider-Man" de Sam Raimi. "Je passe parfois du bon temps à faire des films hollywoodiens. Je n'en ai pas fait tant que cela. J'ai fait beaucoup de films indépendants qui ont ensuite été distribués par Hollywood. J'essaye de travailler en dehors du système. Mais c'est juste parce que je ne m'y sens pas aussi attiré que vers d'autres univers. Pour rigoler, je dis toujours que je n'ai pas envie de travailler avec des réalisateurs qui portent des casquettes de base-ball. Vous voyez ce que je veux dire, ces sportifs, ces Californiens…" , s'amusait le comédien à Venise.
Quels que soient les rôles, très divers, chacune des apparitions de Willem Dafoe, toujours très inspirée, est un vrai régal pour les cinéphiles… "Je ne fais pas ça pour l'argent ni pour ma carrière. J'ai donc intérêt à m'amuser un peu, commente l'acteur. Le metteur en scène Bob Wilson, avec qui j'ai travaillé, disait toujours : 'Si tu sais ce que tu cherches, pourquoi le faire ?' J'aime aller à l'encontre d'une chose, essayer de l'apprivoiser. On change son cœur, son esprit. Cette ouverture vous donne une énergie qui vous garde en vie."
La recherche de réalisateurs forts
Ces dernières années, Willem Dafoe a tissé une relation de travail forte avec Abel Ferrara mais aussi avec le tout aussi radical Lars Von Trier, qui l'a fait tourner dans "Manderlay", "Antichrist" et "Nymphomaniac". "Beaucoup d'acteurs réfléchissent en fonction de scénarios, de personnages… Je le comprends. Mais moi, j'essaye de voir l'ensemble; je fais attention aux gens avec qui je travaille. Je ne suis pas un interprète, je suis un aventurier. J'habite les choses. Je n'aime pas me dire : je crois que c'est comme cela. J'aime vivre l'expérience et que quelqu'un la filme. Ferrara et Von Trier me permettent de faire cela. Pour la plupart des acteurs, jouer et réaliser sont deux choses séparées : je fais mon truc, tu fais le tien. Moi, j'aime être un collaborateur, une extension du réalisateur. C'est pour ça, je pense, que je suis attiré par des cinéastes forts. J'essaye de faire des films qui témoignent d'expériences de vie à travers la forme cinématographique."
Et pas question pour Willem Dafoe, à 59 ans, de pointer, dans sa longue filmographie, l'un ou l'autre rôles marquants. "Je suis quelqu'un de réfléchi mais pas très porté sur les comparaisons. Dire qu'une expérience était meilleure qu'une autre, cela ne fait que renforcer une façon de pensée binaire, qui est inverse à celle que vous essayez de cultiver en tant qu'artiste. Je suis de plus en plus sérieux là-dessus. Le monde moderne nous entraîne à toujours penser en termes de bien et de mal, de noir et blanc, de chaud ou froid. J'aime ceci, je n'aime pas cela. Tout à coup, on devient tellement programmé qu'on finit dans l'antichambre d'on sait quoi… J'essaye de combattre cela ! Je crois qu'on doit tous essayer de combattre cela…"
La méthode Dafoe
Pour Willem Dafoe, jouer Pasolini, qui a réellement existé, n'est pas si différent que d'interpréter un personnage de fiction. "Vous avez le confort - ou la malédiction, je ne suis pas sûr - d'avoir tous les documents. Il y a des années, j'ai joué T. S. Eliot dans un petit film anglais ("Tom and Viv" en 1994, NdlR) et je me suis beaucoup amusé parce qu'Eliot a beaucoup écrit. Comme Pasolini, il était prolifique : des pièces, de la poésie, des essais critiques. Vous lisez tout cela pour tenter de comprendre sa pensée.
Mais en plus, il donne beaucoup d'informations biographiques dans ses lettres. Vous pouvez dire : ce jour-là, qui correspond à telle date dans le script, il vivait là. Vous pouvez donc vous rendre à cet endroit, voir à quoi ça ressemble. Vous savez à qui il écrivait, ce qui le tracassait, ce sur quoi il travaillait… Vous vous saisissez de cette vie. Quand vous jouez un personnage de fiction, il faut inventer beaucoup de choses. Et c'est cool aussi. Pour jouer Bobby Peru dans "Sailor and Lula" de David Lynch, je n'ai fait aucune recherche ! Il m'a donné ce costume, ces fausses dents et c'était tout. C'est pourtant l'une des performances les plus applaudies de ma carrière !"
