Greta Gerwig, actrice atypique: "Je veux juste travailler avec des gens que j'admire"
La nouvelle coqueluche du cinéma indépendant américain est à l'affiche de "Maggie's Plan". Dans cette comédie intello enlevée de Rebecca Miller, elle incarne à nouveau une New-Yorkaise décalée. Mais la jeune femme fourmille de projets. Et pas seulement en tant qu'actrice… Entretien.
- Publié le 27-04-2016 à 12h54
- Mis à jour le 27-04-2016 à 14h43

En février dernier, Greta Gerwig avait fait le déplacement à la Berlinale pour présenter au Panorama "Maggie's Plan" de Rebecca Miller, qui sort en salles aujourd'hui (*). Toujours aussi pimpante, la jeune comédienne est dans son élément dans cette délicieuse comédie intello new-yorkaise, où elle incarne une jeune prof qui chipe Ethan Hawke à Julianne Moore. Avant de se raviser et de tenter de refourguer cet apprenti-écrivain paresseux à son ex-femme…
Vous est-il déjà arrivé, comme à Maggie dans le film, qu'un proche s'inspire de votre vie pour écrire un livre ou un scénario ?
Mes petits amis étaient tous écrivains, beaucoup de mes amis le sont. On finit par s'habituer... On sait qu'un jour ou l'autre, ils utiliseront quelque chose que vous avez dit ou fait. Par exemple : si vous faites une blague ou une réflexion spirituelle que vous voulez garder pour vous, vous devez dire : "Au fait, c'est à moi !" Perso, je m'arrange toujours pour que mes blagues soient à l'abri ! Parfois, quand on est deux à un même endroit et qu'il se passe quelque chose, on se regarde : "C'est pour qui ?" Il y a sûrement des gens qui m'en veulent de m'être inspirée de leur vie. C'est choquant la première fois que ça arrive, on se sent vraiment mal, on se demande si on a une morale... Mais on vit avec d'autres personnes. Sur quoi d'autre voulez-vous écrire ? Je pense d'ailleurs que c'est la même chose même si vous écrivez de la science-fiction. Je suis sûre que les amis de Tolkien se reconnaissaient dans tel ou tel orc.
Depuis "Frances Ha", on vous a souvent vue dans le rôle de la jeune intello new-yorkaise…
Vous êtes à la merci des rôles qu'on vous propose… Ce qui est chouette cette année, c'est que j'ai fait le film de Rebecca et celui de Todd Solondz, complètement barré. J'ai enchaîné avec un film de Mike Mills, qui se passe dans les années 70 dans le sud de la Californie puis avec "Jackie" de Pablo Larrain, situé dans les années 60. J'étais tellement heureuse de pouvoir jouer des personnages en dehors de New York et qui n'appartiennent pas à ma génération. Mais je vais vieillir. Quand j'aurai 40 ans, je jouerai des femmes de 40 ans... Je ne m'en fais pas. Tant que ma situation financière me le permettra, je ne ferai rien que j'estime mauvais. Et je m'en fous si on a l'impression que je fais tout le temps la même chose… Je veux juste travailler avec des gens que j'admire. Je ne me vois pas comme une actrice à la recherche de rôles, plutôt de réalisateurs… Et il y a toujours des réalisateurs qui me verront différemment, qui viendront chercher autre chose. Et alors les gens se diront : "Oh, en fait, elle peut jouer ça aussi…" Mais moi, j'ai toujours su que je le pouvais !
On vous découvre avec un tout nouveau look, une nouvelle coupe de cheveux... Un besoin de changement ?
C'est incroyable combien votre look influence la façon dont les gens vous voient. On se dit que les gens sont au-dessus de cela, mais la plupart ne voient que cela ! C'est vraiment intéressant… Pour "Jackie", quand on m'a dit que je devrais porter une perruque, je me suis dit : je veux faire ce film ! Une des raisons pour lesquelles vous voulez devenir acteur, c'est pour se déguiser, devenir quelqu'un d'autre. Et je sens cela très clairement même quand je joue quelqu'un d'anthopologiquement proche de moi, comme Maggie. Je me dis que je dois lui donner toute garde-robe de vêtements que je ne porterais jamais moi-même. Je dois trouver une façon de me reconnecter avec ce plaisir qu'ont les enfants de se déguiser. Sinon, je ne sais pas ce que je suis en train de faire. Pour moi, tous ces rôles sont autant de variations subtiles, à la recherche de ces petites choses qui vous donnent l'impression de jouer.
Dans beaucoup de vos films ou dans le clip "Afterlife" d'Arcade Fire (réalisé par Spike Jonze), vous dansez. C'est à nouveau le cas dans "Maggie's Plan"…
Et je danse aussi dans mon prochain film... J'adore danser ! J'ai toujours voulu être danseuse. Je pense que les réalisateurs ont senti ce désir inconscient... D'ailleurs, je prends encore des cours de danse. Je suis la grande Blanche au fond de la classe de hip-hop… J'adore les danseurs, la façon dont ils maltraitent leur corps. C'est comme regarder un peintre jeter violemment ses pinceaux sur sa toile… Mais on se rend compte que ce sont de vrais athlètes. Comme les musiciens, ils savent exactement ce qu'ils peuvent demander à leur instrument. Danser n'a rien de cérébral. Je trouve cela vraiment grisant !
(*) On lira la critique du film en "Libre Culture".
Un peu plus qu'une actrice
Née le 4 août 1983 à Sacramento, en Californie, Greta Gerwig est l'une des actrices américaines qui montent. Et jusqu'à présent, sa filmographie est exemplaire. Il faut dire que, la tête bien faite, la jeune femme choisit ses projets avec beaucoup de soin. Diplômée en anglais et en philosophie au prestigieux Barnard College de New York (où elle fonda une troupe d'impro), Gerwig s'est lancée dans le cinéma à travers le mouvement "Mumblecore". Soit des petits films indépendants fauchés aux dialogues improvisés, tournés avec des acteurs amateurs. En 2006, elle incarne ainsi un petit rôle dans "LOL" de Joe Swanberg, qu'elle retrouve en 2007 pour "Hannah Takes the Stairs", dont elle coécrit cette fois le scénario. En 2008, le duo coécrit et coréalise "Nights and Weekends".
Gerwig-Baumbach, un couple créateur
En 2009 que Gerwig fait une autre rencontre décisive, celle de Noah Baumbach, qui va devenir non seulement son compagnon mais aussi son partenaire de cinéma. Le réalisateur new-yorkais la révèle au grand public dans "Greenberg", où, dans une villa hollywoodienne, elle remonte le moral d'un Ben Stiller dépressif. D'emblée, Gerwig impose son style, entre fraîcheur et jeu légèrement décalé.
Depuis, elle poursuit avec Baumbach une riche collaboration. En 2013, elle coécrit et joue dans "Frances Ha", joli hommage en noir et blanc à la Nouvelle Vague française. L'année dernière, le duo remettait le couvert avec "Mistress America" (*). Tandis que Gerwig bosse actuellement sur son premier long métrage en solo, "Lady Bird". Situé à Sacramento, le film mettra en scène la vie d'une collégienne campée par Saoirse Ronan.
Sur un plateau ou à la maison, entre Baumbach et Gerwig, il n'est question que de cinéma. "Dans mes relations à long terme, j'ai toujours été avec des artistes. Je ne sais même pas de quoi les autres personnes parlent à la maison…, confie l'actrice. Ce qui est génial avec le cinéma, c'est que c'est un médium qui englobe tant d'autres choses : la danse, la musique… Tout nourrit le cinéma. […] Quand on regarde un film ensemble, on le regarde du point de vue du réalisateur. C'est génial ! Noah prépare un nouveau film. On a regardé une tonne de films dont le seul point commun est d'avoir de grandes scènes à table. Il y a énormément de choses à filmer sur une table. Vous pouvez installer un chariot et faire tourner la caméra autour de la table. Ou bien filmer comme ceci ou comme cela… C'est amusant de voir les choix opérés par d'autres cinéastes. J'adore voir le monde de cette façon."
Depuis "Greenberg", le talent de Gerwig a tapé dans l'œil de nombreux réalisateurs. Elle a ainsi tourné sous la direction d'Ivan Reitman ("Sex Friends"), Woody Allen ("To Rome with Love"), Jason Winer (dans le très étrange "Arthur"), Whit Stillman (dans le très rohmérien "Damsels in Distress"), Barry Levinson ("The Humbling") ou encore la Française Mia Hansen-Love ("Eden"). Tandis qu'on la verra prochainement aux côtés de Danny DeVito et Julie Delpy dans le nouveau Todd Solondz "Wiener-Dog" et dans "20th Century Women" de Mike Mills, dont elle partage l'affiche avec Annette Bening et Elle Fanning. Sans oublier le très attendu "Jackie" du Chilien Pablo Larrain, avec Natalie Portman dans le rôle de Jackie Kennedy.
Une carrière en plein boom
A 32 ans, Greta Gerwig s'est déjà construit une belle carrière, en dehors du système hollywoodien. Ce qui lui permet de rester anonyme dans le métro… "Je ne joue pas dans une franchise hollywoodienne; les gens ne me reconnaissent pas, souffle-t-elle. Et même si quelqu'un me reconnaît à New York, c'est toujours gentil, du genre : 'J'aime beaucoup vos films.' L'idée de rentrer dans une pièce et que tout le monde se mette à parler de vous à voix basse m'a toujours semblé horrible… Par contre, j'ai été très triste quand, après avoir changé de coiffure, le type du petit café au coin de ma rue ne m'a pas reconnue et m'a demandé un dollar pour remplir ma tasse, alors que d'habitude, il me l'offrait…"
Résolument tournée vers le cinéma d'auteur, Gerwig ne se voit pas dans un blockbuster ! Même si son pote Adam Driver (qui jouait à ses côtés dans "Frances Ha", mais aussi dans "While We're Young" de Baumbach) incarne bien l'infâme Kylo Ren dans "Star Wars". "Oh mon Dieu ! C'est pas pour moi, s'exclame la jeune femme. Je serais une très mauvaise Spider-Woman par exemple ! Si je trouvais un rôle intéressant et qu'on me laissait faire ce que je veux, pourquoi pas… Mais pour que ça arrive, faudrait un sacré alignement d'étoiles…"
(*) "Mistress America" n'est pas sorti en salles en Belgique. Il est disponible en VOD sur iTunes.
