"La Route d'Istanbul": une mère contre le djihad
Rachid Bouchareb aborde, de biais, le thème de la radicalisation islamiste. Entretien.
- Publié le 06-05-2016 à 06h57
- Mis à jour le 06-05-2016 à 06h59

Quand Rachid Bouchareb dévoilait "La Route d'Istanbul" au Festival de Berlin en février dernier, le réalisateur d'"Indigènes" ne savait évidemment rien des attentats qui frapperaient Bruxelles quelques semaines plus tard. Pas plus qu'il ne connaissait, quand il s'est lancé dans la rédaction du scénario de ce film qui sort en salle mercredi prochain (*), que Paris serait à nouveau endeuillé en novembre 2015. "La Route d'Istanbul" traite pourtant de la radicalisation islamiste. Mais indirectement, du point de vue non de l'apprenti djihadiste mais de celui d'une mère du Brabant wallon (magnifique Astrid Whettnall), prête à tout pour retrouver sa fille de 18 ans (Pauline Burlet), convertie à l'islam et en route pour la Syrie...
Le film serait-il différent si vous le tourniez aujourd'hui, après les tueries de Paris ?
Non, car cela raconte l'histoire d'une mère. La déchirure avec sa fille est dans ce thème de la radicalisation mais elle aurait pu être ailleurs. J'ai revu récemment "Ordinary People" de Robert Redford, qui parle aussi d'une famille qui se déchire. Vingt-cinq ans plus tard, le film reste très fort. C'est ce que je voudrais pour mon film. Le thème est un point de départ, intéressant bien sûr - comment ne pas être sensible à ce qui se passe ? - mais il y a aussi l'idée d'être dans quelque chose de plus universel, qui fait que n'importe quelle mère dans le monde peut voir ce film en se disant qu'elle aussi irait jusqu'au bout pour sa fille…
Pourquoi avoir choisi des personnages belges ? Pour le tax shelter ?
Je ne fais jamais des choix économiques. J'ai souvent travaillé avec des techniciens belges ; je suis dans l'environnement de la Belgique depuis 15 ans. J'avais simplement envie d'aller en Belgique, d'y démarrer une histoire et de la raconter là. Comme je suis allé faire "London River" à Londres, "Little Senegal" à New York ou "La Voie de l'ennemi" à la frontière mexicaine… Il y a des lieux qui comptent pour moi.
Est-ce aussi parce que la radicalisation est un phénomène particulièrement présent en Belgique ?
J'ai commencé à bosser sur ce film il y a deux ans. A l'époque, à Vilvorde, il y avait déjà des pères et des mères qui étaient dans la préoccupation dont parle mon film, qui étaient très démunis, perdus, sans aucun soutien des autorités… Cela m'intéressait de parler de cela, du côté de la mère. Le reste ne m'intéressait pas. D'ailleurs, même si je l'explorais, quelle réponse pourrais-je apporter à l'itinéraire de cette jeune fille qui se convertit et qui part ? Par contre, un parent qui apprend la disparition de son enfant, qui se met à enquêter… Là, il y avait matière pour moi à construire un film.
Comme dans le film, les parents ne voient-ils absolument rien venir dans le comportement de leur enfant ?
J'ai rencontré des parents dans cette situation et c'est presque toujours le cas. Je les crois. Qui peut dire qu'il connaît jusqu'aux secrets intimes de ses enfants ? J'ai des enfants ; je sais qu'il y a des sujets dont on ne discute pas. Et à un moment, ils se détachent de vous. La séparation doit forcément se faire et il y a des déchirures. Ici en tout cas, la mère n'a rien vu venir. C'est pour ça que je n'ai pas tourné à Vilvorde, comme j'avais pensé au départ. En me promenant en Belgique, je me suis dit que c'était trop attendu. Pourquoi pas cette petite maison au bord du lac, cette femme qui a un boulot, qui pense que tout roule et finalement non…
Dans le film, vous avez choisi une jeune convertie… Pourquoi ?
Pourquoi irais-je en terrain connu ? Je suis d'une famille musulmane ; j'ai grandi dans la banlieue française. Je connais très bien cette culture. C'était bien, pour moi, en tant que cinéaste, d'aller vers autre chose. Cela me semblait plus intéressant. Et puis il y a un effet de surprise. Quand on parle d'une jeune fille qui s'appelle Elodie ou Cindy, tout d'un coup, c'est autre chose…
Le thème de la rencontre en l'Occident et l'étranger traverse toute votre filmographie. On le retrouve à nouveau ici…
Toujours ! Le voyage, aller à la rencontre des gens… Cette mère a ce problème en Belgique mais, sur sa route, elle trouve le soutien de Turcs, musulmans, de Syriens, musulmans… Même eux sont émus par son histoire. Dans son voyage, elle rencontre aussi une sœur arabe qui vient chercher le corps de son frère… Elle voit que sa souffrance, elle n'est pas la seule à la vivre. On sait que le terrorisme tue partout, mais bien plus en pays musulmans… C'est ça qui est important à raconter, plutôt que de se braquer comme aujourd'hui en Europe. Il faut aller vers l'autre.
(*) "La Route d'Istanbul" sort le 11 mai. Critique à lire dans "La Libre Culture".
