Un Guy Bedos, ça ne tourne pas énormément
Samedi, le Brussels Film Festival (BRFF) va tenter une expérience, qu'il espère rééditer, voire transformer en sa touche d'originalité : une soirée d'hommage à une personnalité. Mais tout le monde le fait déjà, pensez-vous !
- Publié le 16-06-2016 à 19h55

Samedi, le Brussels Film Festival (BRFF) va tenter une expérience, qu'il espère rééditer, voire transformer en sa touche d'originalité : une soirée d'hommage à une personnalité. Mais tout le monde le fait déjà, pensez-vous ! Quel festival n'invite pas une personnalité, lui demande de choisir un film et avant la projection, lui consacre un discours, passe un montage d'extraits de ses films et lui remet un trophée qu'il accepte en prononçant quelques mots la main sur le cœur ? Deauville, à sa grande époque, en proposait un hommage par jour, et du lourd. Certains ajoutent une master class, voire une rencontre avec le public comme à Namur.
C'est tout autre chose que Nicolas Crousse a préparé pour le BRFF : toute une soirée avec Guy Bedos. On verra des extraits de ses films, des jeunes collègues joueront certains de ses sketches, des amis viendront lui faire un petit coucou et bien d'autres surprises encore orchestrées par Michel Boujenah et Alex Vizorek.
Si le Brussels Film Festival se déroule à Flagey, la soirée Guy Bedos ne se tiendra pas au studio 4 mais au Théâtre 140 où il est un peu chez lui.
"Ça me ressemble assez car je ne suis pas un acteur de ciné", confesse Guy Bedos attablé à la terrasse de sa chambre d'hôtel avec vue sur l'abbaye de la Cambre. "J'ai fait des films, des bons films, en tout cas des films que j'aime bien comme le dernier 'Et si on vivait tous ensemble ?'. Il a marché partout. Mais je me suis fait plus connaître avec mes one-man-show ou les duos avec mon ex-femme Sophie Daumier. C'est avec elle que j'ai créé au théâtre du Vaudeville, galerie de la Reine à Bruxelles, un des spectacles qui ont le mieux marché dans ma carrière. J'ai toujours été très heureux et très bien reçu ici à Bruxelles et en Belgique."
Vos débuts au cinéma remontent à 1955 : vous avez 21 ans et votre partenaire est Brigitte Bardot.
Oui "Futures vedettes". Je la trouvais bien belle. Mais elle a mal vieilli à tous égards. J'ai aussi un petit rôle dans "Les Tricheurs". Il aurait pu être un peu plus grand, mais je préférais jouer au foot avec Jean-Paul (Belmondo) dans la cour du studio. Nous n'aimions pas Marcel Carné, on le trouvait détestable. Il était méchant, avec les femmes surtout. Je lui oppose Jean Renoir avec lequel j'ai eu l'occasion de tourner un petit rôle dans "Le Caporal épinglé". Il était admirable, très humain, tout ce que j'aime. Mon jugement ne part de la gauche ou de la droite, c'est pas si simple. J'aime des gens de droite et j'exècre des gens de gauche. Je suis même devenu copain avec quelqu'un que j'ai beaucoup taquiné sur scène : Michel Sardou. Jean-Loup Dabadie qui est un frère, qui a écrit une partie de mes spectacles, ne vote pas comme moi. Je n'appartiens à aucun parti, je suis à la Ligue des droits de l'homme. Je défends les opprimés, les maltraités, les migrants.
Dans les années 50-60, vous faites partie de la bande à Belmondo, Marielle, Rochefort, Cremer. Pourquoi n'avez-vous pas fait carrière au cinéma comme eux ?
Je n'ai pas tourné utile, je n'ai tourné que des films qui me plaisaient. J'étais libre de le faire car je gagnais ma vie autrement. Pour être libre, j'ai commencé à écrire des spectacles en solo. J'ai beaucoup de mal avec l'autorité. Mais je ne sépare le spectacle scénique du cinéma. "Dragées au poivre" (NdlR : projeté à Cannes Classics en mai) est l'adaptation d'un spectacle que je faisais dans un cabaret. Un producteur m'a proposé de l'adapter au cinéma. Et je me suis retrouvé avec Simone Signoret, François Perrier, Monica Vitti, Anna Karina et Sophie Daumier, la femme de ma vie à l'époque. Le film est allé dans tous les festivals, à Venise, à Londres et à New York où j'ai eu la chance de rencontrer Woody Allen.
En 1970, vous faites un beau succès avec "Le Pistonné" où vous incarnez le réalisateur Claude Berri lors de son service militaire. Votre père dans le film s'appelle Yves Robert, une vieille connaissance ?
Oui, on se connaissait depuis les cabarets de Saint-Germain-des-Prés. Je suis en deuil de lui et de sa femme Danielle Delorme, partie récemment. J'ai accompagné beaucoup d'amis au cimetière. C'est pour cela que je fais partie de l'Association pour le droit de mourir dans la dignité. Je veux être maître de mon destin même si Alzheimer est le meilleur remède contre la rancune.
Quel regard portez-vous sur deux films cultes réalisés par Yves Robert : "Un éléphant ça trompe énormément" et "Nous irons tous au paradis" ?
Un regard affectueux. J'ai adoré les tourner, j'ai adoré Yves Robert, j'ai adoré les autres acteurs. C'était tous des potes, ça aide quand il faut jouer des amis à l'écran. Les films ne sont pas datés. Ce genre d'hommes, de femmes, existe toujours aujourd'hui.
Il est frappant de voir que le Bedos du cinéma n'est pas le Bedos de la scène. Celui du cinéma est attendrissant, plutôt timoré alors que celui de la scène est mordant, voire agressif.
Je n'y avais pas pensé, mais c'est vrai. En général, je joue des rôles sympathiques, un peu paumés. Je suis très materné par ma maman dans "Un éléphant…". J'ai appris récemment que Marthe Villalonga qui jouait ma mère, n'a que deux ans de plus que moi.
Regrettez-vous d'avoir tourné si peu ?
Bien sûr, mais je n'ai aucune aigreur car j'ai eu la chance de croiser le public en vrai et il m'a largement consolé de ne pas être devenu le Woody Allen français.
Si on en croit la fin de vos spectacles, votre idéal de cinéma, c'est Fellini, Risi, Comencini, Scola.
Je me souviens avec attendrissement d'une soirée où Scola et Mastroianni étaient venus me voir au Théâtre du Gymnase. Après, on avait fait le tour des boîtes à Paris, c'est un souvenir magnifique. J'ai toujours été fasciné par le cinéma italien. Il a beaucoup influencé mon écriture. La vie est une comédie italienne…
L'humoriste est-il le père du "Café serré", ce genre journalistique ?
Dans les spectacles de Guy Bedos, il existait un moment toujours fort attendu, celui de la "Revue de presse". Il faisait que le spectacle du soir n'était pas le même que celui de la veille ou du lendemain. Entre deux sketches ciselés par lui-même ou Jean-Loup Dabadie, Guy Bedos se lançait, quelques fiches à la main en guise de filet, dans une analyse très perso de l'actualité politique. Mais pas seulement, économique, culturelle et sociale aussi.
Quand on entend aujourd'hui le "Café serré" de Thomas Gunzig et d'Alex Vizorek, qu'on se souvient de certaines chroniques de Stéphane Guillon, Didier Porte et Charline Vanhoenacker sur France Inter; on se dit que Guy Bedos est peut-être le père de ce genre journalistique aujourd'hui très populaire, à mi-chemin entre l'édito et le billet d'humour tout en offrant un éclairage décalé de l'actualité. "Certains me plaisent, d'autres pas", avoue Guy Bedos à propos de ces chroniqueurs, précisant tout de même qu'il n'aime pas du tout Stéphane Guillon, qu'il traite carrément de voleur. "J'ai été le premier humoriste à utiliser ce sujet. Avant moi, il y avait des chansonniers mais c'était très daté. C'était un moyen de m'opposer violemment à Giscard car dans les années 70, j'ai été 'maccarthysé'. On ne me recevait ni à la radio, ni à la télé, ni même dans certains journaux qui obéissaient. J'ai créé quelque chose qui n'existait pas à l'époque. Raymond Devos, qui était mon parrain, n'y a jamais touché, Jean Yanne non plus. J'ai été inspiré par Lenny Bruce, cet humoriste américain (NdlR : l'inventeur du stand-up). Le film de Bob Fosse m'a beaucoup influencé. C'est après l'avoir vu que je me suis lancé dans cette direction. La revue de presse n'était pas improvisée, j'avais sous les yeux mes fiches cuisine, comme je les appelle. Je viens d'ailleurs de les retrouver et on va les publier prochainement. Moi aussi, on a essayé de me tuer, pas physiquement, mais bien professionnellement. J'ai été censuré et j'ai continué de plus belle, grâce au public qui me suivait, qui se bousculait même dans les salles. J'ai eu beaucoup de succès sous Giscard, j'étais une sorte de résistant." F.Ds
La soirée Bedos, 18 juin au Théâtre 140 est sold-out.
Dans "La Libre Culture", la présentation du Brussels Film Festival qui se déroule du 17 au 24 juin à Flagey.
