Volker Schlöndorff, le plus français des cinéastes allemands
Volker Schlöndorff est l'invité d'honneur du Festival du film de Bruxelles. Ce samedi, il donne une leçon de cinéma à Flagey et ouvre une rétrospective à la Cinematek. Retour sur le parcours de l'auteur du "Tambour". Entretien.
- Publié le 18-06-2016 à 20h29
- Mis à jour le 18-06-2016 à 20h34

Vendredi après-midi, Volker Schlöndorff, invité d'honneur du Festival du film de Bruxelles , était déjà présent à Flagey. Chaleureux et souriant, il a accepté de revenir sur sa carrière. Une carrière marquée, a posteriori, par son choix de venir étudier en France en 1956. "A 15-16 ans, tout était tentant en France, se souvient-il. J'ai saisi l'occasion qui se présentait. Et puis je suis resté au collège chez les Jésuites en Bretagne pour y passer mon bac. Rétrospectivement, cela me semble le choix le plus décisif de toute ma vie. Je ne sais pas quel diable m'a piqué. C'était avant tout l'envie de ne pas rentrer chez moi, une fugue prolongée..."
De Vannes à la Cinémathèque française
A Vannes, le jeune Schlöndorff fait déjà un peu de théâtre mais se lasse rapidement de la vie en province. Tout naturellement, il décide de suivre ses amis - les cancres parisiens envoyés s'assagir en Bretagne - pour aller faire sa philo à La Sorbonne. Là, il côtoie un certain Bertrand Tavernier. "Ensemble, on allait voir des spectacles, des concerts mais aussi les premiers films de Bergman à la Pagode, 'Les Maîtres fous' de Jean Rouch, 'Charlotte et son Jules' de Godard, 'Les mistons' de Truffaut. Puis, en 1959, j'ai commencé à aller à la Cinémathèque. Tous les soirs, j'allais voir les trois films, à 18h30, 20h30 et 22h30. Là, j'ai commencé à me rendre compte de ce qu'était le cinéma. Et il est devenu clair que je voulais faire quelque chose en rapport avec le cinéma."
Le jeune Volker Schlöndorff cherche par tous les moyens à travailler dans le milieu. Il rencontre une première productrice d'extrême droite, qui veut lui faire faire un film sur les pêcheurs de sardines bretons. Puis un certain Roger Nimier, l'auteur du "Hussard bleu". "Un autre type d'extrême droite ! Alors que moi, j'étais plutôt gauchiste avant la lettre, rigole le cinéaste. Au lycée, on était très anticolonialistes; c'était la fin de la guerre d'Indochine, on était en pleine guerre d'Algérie. Nimier, qui venait d'écrire le scénario d''Ascenseur pour l'échafaud', était féru d'Allemagne. Il s'intéressait à moi car j'étais le jeune Allemand dont il rêvait pour libérer la France! Mais c'était un type très gentil, très intéressant, ambigu aussi. C'est lui qui m'a mis en contact avec Louis Malle. Et j'ai fait mes débuts avec 'Zazie dans le métro' en 1960. Il y a 56 ans…"
Nouvelle Vague et Jeune cinéma allemand
Enfant de la Nouvelle Vague française, Schlöndorff va être un des maîtres de file Jeune cinéma allemand. "J'étais un pur produit de la Nouvelle Vague, de Godard, Truffaut… J'étais imbibé de tout cela : l'emploi des nouvelles caméras, du son direct, des acteurs non professionnels, des sujets dans la rue, la conscience politique dans la façon de faire des films. Toute la conception de mon premier film, 'Les désarrois de l'élève Törless', coproduit par Louis Malle, était influencée par la Nouvelle Vague et par les vieux films allemands que j'avais vus à la Cinémathèque. Moi, j'aurais bien voulu faire mon premier film en France mais mes amis français m'en ont empêché, disant qu'ils avaient assez de cinéastes français : 'Toi, tu retournes en Allemagne et tu nous racontes un peu ce qui se passe là-bas.' Ils m'encourageaient à être allemand alors que je voulais être français…"
Pour Schlöndorff, le sentiment de camaraderie et d'entraide était beaucoup plus fort en Allemagne qu'en France. "A Paris, la Nouvelle Vague était très très sectaire. Pour moi, qui étais entré par hasard dans le clan Louis Malle, il aurait été impossible que je travaille dans les équipes de Truffaut. Ce que je regrette beaucoup aujourd'hui. En Allemagne, on était plus soudés; on s'entraidait beaucoup plus dans la production, patageant l'équipement, les techniciens..."
Adaptations littéraires
Proust, Brecht, Yourcenar, Boll, Kleist… Quasi tous les films de Schlöndorff sont des adaptations littéraires. "Par discrétion, je me suis caché derrière les livres des autres, commente le cinéaste. Après, c'est une étiquette qui vous colle à la peau. Mon nouveau film, 'Retour à Montauk', n'est pas une adaptation littéraire mais parle des amours d'un écrivain. Car en faisant ces adaptations, j'ai fréquenté beaucoup d'écrivains. Ils ont une certaine façon de voir le monde, d'en rendre compte, de s'observer, d'observer les autres… Je suis content que mon dernier film, nourri par ma vie passée, ne soit pas une adaptation littéraire. Je me dis qu'au lieu de finir avec ce film, c'est avec ça que j'aurais dû commencer…"
Le tournage de "Retour à Montauk", avec Alexander Skarsgard et Nina Hoss, s'est terminé il y a une dizaine de jours et, dès lundi, Schlöndorff attaquait le montage à Paris. Rendez-vous d'ici un an pour découvrir le résultat à l'écran…
"Le Tambour", la marque Schlöndorff
En 1979, la carrière de Schlöndorff va prendre un tournant décisif avec "Le tambour", Palme d'or à Cannes et oscar du meilleur film étranger. C'est évidemment lui qui ouvre, ce soir, la rétrospective à la Cinematek. Même si l'on sent que cela agace un peu son auteur d'être sans cesse ramené à ce film… "Je me suis habitué. C'est mieux d'avoir une image de marque que de ne pas en avoir… Il faut prendre ça avec humour. Mais ça ne m'énerve pas car c'est un film que j'aime bien."
L'empreinte du nazisme
Schlöndorff a d'abord dû convaincre le futur prix Nobel Günter Grass de lui céder les droits, avant qu'ils ne bossent ensemble sur le scénario. Et dès le départ, il savait qu'il se lançait dans une aventure ambitieuse. "On sentait qu'on se lançait dans un défi. C'est un film que Polanski, Wajda, Dustin Hoffman avaient renoncé à faire. Finalement, on s'y est attaqué sans savoir où on allait. C'est ça qui était intéressant, le défi… La veille du premier jour de tournage, j'ai eu le culot de dire : 'Il ne faut pas perdre de vue qu'on vise très haut; on veut la Palme à Cannes et l'oscar à Los Angeles !' Je n'en croyais pas un mot mais il fallait que tout le monde sache qu'on n'était pas là pour rigoler , se souvient Schlöndorff. Après, en cours de tournage, on oublie; il y a des problèmes, on se décourage. Même lors de la première projection pour les Artistes associés, on m'a dit que c'était un film impossible à sortir en salles tellement il sortait de l'ordinaire. Mon propre père, quand il a vu le film, malgré tous les prix, m'a dit : 'Je n'ai jamais rien vu d'aussi horrible et dégoûtant à l'écran.' Je n'ai jamais été gâté de ce côté-là. Quinze ans avant, il avait déjà voulu interdire mon premier film…"
Après "Le tambour", Schlöndorff a continué à aborder la barbarie nazie, un thème qui traverse toute sa filmographie, que ce soit dans "Le roi des aulnes" d'après Michel Tournier en 1986 ou "Diplomatie" en 2014. "'Les désarrois de l'élève Törless' traitait déjà de façon métaphorique du nazisme : comment un groupe prend sous son emprise une collectivité. J'ai bien peur que sur mes 30 films, 15 traitent du nazisme. C'est pourquoi je ne veux plus en faire, bien que ce soient les seuls qu'on m'offre; j'en reçois un par semaine… Mais je n'ai jamais vu 'Le tambour' comme un film sur le nazisme. Pour moi, c'est tout autant un film sur le décalage entre l'enfance et le monde des adultes, sur la fantasmagorie du monde. Il m'a beaucoup libéré de mes aspirations gauchistes ou sociales-démocrates; c'est quand même un film très anarchiste. C'est cela qui m'a libéré, presque plus que le succès du film."
La rétrospective: Dix-sept films au menu
Cinematek consacre une belle rétrospective à Volker Schlöndorff, reprenant ses films principaux.
18/6 : Le tambour (1979). Ce soir, le cinéaste présentera à la Cinematek son chef-d'œuvre dans sa version "director's cut". Son adaptation du roman de Gunther Grassobtint la Palme d'or en 1979 et l'oscar du meilleur film étranger.
19/6 : Michael Kohlaas (1969). Adaptation du roman de Kleist sur une révolte paysanne dans l'Allemagne du XVIe siècle.
20/6 : Baal (1970). Téléfilm d'après la première pièce de Brecht, avec Reiner Werner Fassbinder et Margarethe von Trotta, la future épouse de Schlöndorff.
23/6 : La soudaine richesse des pauvres gens de Kombach (1971). Téléfilm avec Margarethe von Trotta dans l'Allemagne paysanne de 1822.
27/6 : Feu de paille (1972). Von Trota y incarne une femme menacée de perdre la garde de son enfant.
2/7 : L'honneur perdu de Katharina Blum (1975). Adpatation du roman du Prix Nobel Heinrich Böll cosigné avec von Trotta. Plaidoyer contre la presse à scandale et contre les années de plomb en Allemagne.
3/7 : Le coup de grâce (1976). Adaptation du roman de Marguerite Yourcenar situé pendant la Première Guerre mondiale. Avec von Trotta.
5/7 : Le faussaire (1981). Schlöndorff est le premier à avoir filmé la guerre au Liban, avec Bruno Ganz et Jerzy Skolomowski.
8/7 : Les désarrois de l'élève Törless (1966), d'après le premier roman de Robert Musil.
10/7 : Un amour de Swann (1983). Premier film anglophone de Schlöndorff, qui s'attaque à Proust avec Alain Delon et Jeremy Irons.
11/7 : Mort d'un commis voyageur (1985). Téléfilm américain d'après la pièce d'Arthur Miller avec Dustin Hoffman.
13/7 : Colère en Louisiane (1987). Téléfilm sur le racisme dans une plantation de Lousiane. Avec Holly Hunter et Richard Widmark.
15/7 : La servante écarlate (1990). Essai de science-fiction dans une Amérique gouvernée à l'extrême droite. Prémonitoire ? Avec Faye Dunaway et Robert Duvall.
18/7 : The Voyager (1991). Avec Sam Shepard et Julie Delpy.
20/7 : Le roi des aulnes (1995). Adaptation puissante de Michel Tournier avec John Malkovich en chasseur d'enfants pour le régime nazi. Une "suite" du "Tambour".
24/7 : Les trois vies de Rita Vogt (1999). Le parcours d'une jeune terroriste anarchiste réfugiée en RDA.
31/7 : Diplomatie (2014). Conversation entre André Dussolier et Niels Arestrup sur le sort de Paris à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Du 18/6 au 37/7 à la Cinematek. Rens. : www.cinematek.be.
