L'Iran a voulu faire de Panahi un exemple, il leur explose à la figure
A chaque réalisateur auquel il consacre une rétrospective, le Centre Pompidou pose une question : "Où en êtes-vous ?" La réponse prend la forme d'un court métrage.
- Publié le 12-10-2016 à 17h34
- Mis à jour le 12-10-2016 à 18h22

A chaque réalisateur auquel il consacre une rétrospective, le Centre Pompidou pose une question : "Où en êtes-vous ?" La réponse prend la forme d'un court métrage.
"Où en êtes-vous, Jafar Panahi ?" est un film d'une vingtaine de minutes dans le style familièrement iranien. Autrement dit, Jafar Panahi, au volant d'une voiture, charge un ami avec deux potées de fleurs dans les bras. Les voilà en route, sans qu'on connaisse leur destination.
Pourtant, Jafar Panahi n'y va pas par quatre chemins pour défier les autorités iraniennes qui veulent l'empêcher d'exercer son métier. De façon frontale, le réalisateur répond à la question, parle de sa vie et de son cinéma, sans détour et même avec humour.
A la fin, il nous cueille par surprise. L'émotion serre la gorge quand, arrivé à destination, il refuse d'entrer dans le cimetière où repose Abbas Kiarostami, le grand maître du cinéma iranien, décédé en juillet dernier. "Je veux qu'il soit encore vivant en moi", dit-il à son ami en lui confiant ses fleurs pour les déposer sur sa tombe.
Tous fiers de Kiarostami
"La mort de Kiarostami est une grande catastrophe pour tout le cinéma iranien. Il était très proche de notre famille", raconte Solmaz Panahi. "Après l'université, Jafar lui a demandé de pouvoir travailler avec lui. Il ne pensait pas que Kiarostami l'accepterait mais il l'a pris et depuis, ils sont toujours restés très proches. J'ai beaucoup vu Kiarostami quand j'étais enfant, tout le monde l'appelait Abbas mais Jafar continuait de l'appeler Monsieur Kiarostami. C'était un peu comme son père."
Au bord de la route, on aura remarqué une affiche représentant le réalisateur du "Goût de la cerise". "Il y a une grande fierté populaire à l'égard d'Abbas Kiarostami. Et pourtant, ses films n'avaient pas le droit d'être projetés en Iran. Pour le gouvernement, c'est le moment de profiter de cette fierté car c'est un des artistes iraniens les plus connus au monde. Ils sont fiers mais ses films resteront interdits. Ça, c'est l'Iran", ajoute Pooya Abbassian, son assistant. Comme tout le monde, celui-ci a vu son cinéma changer assez radicalement. Mais l'homme a-t-il changé ?
"Avant 2010, c'est en quelque sorte la société qui inspirait ses films. Depuis 2010, c'est lui qui inspire la caméra. Il a trouvé le moyen de continuer. Aujourd'hui, il est plus fort qu'avant. Il est plus fort car il n'accepte pas la censure, il n'accepte pas de renoncer à son art. On ne peut pas l'arrêter. Les autorités auraient préféré le voir partir plutôt que le voir accepter les interdictions de ne plus tourner, de ne plus rencontrer la presse, car il se débrouille pour continuer à travailler. Les autorités ne savent plus quoi faire. Ça fait six ans qu'on menace de le mettre en prison."
Une caméra plus dangereuse qu'un fusil
Dans le film, Jafar Panahi prétend que les autorités iraniennes craignent plus un film qu'un attentat car une caméra est plus dangereuse qu'une arme. Pourquoi ce pouvoir a-t-il si peur des artistes ? "Parce que les autorités aiment écrire l'histoire, dissimuler les problèmes. Maintenant, ce sont les artistes, les réalisateurs, les écrivains qui écrivent l'histoire, qui pointent ce qui ne va pas. C'est insupportable pour eux", explique Solmaz Pananhi
Et Pooya Abbassian d'enchaîner. "Jafar Panahi représente une fraction de la société iranienne : les artistes. Sa condamnation, c'était un geste politique des autorités pour montrer aux autres artistes, ce qui les attendait s'ils sortaient du rang. Et à travers ses films, Jafar Panahi montre comment il a finalement accepté sa situation et sans se résigner, il continue à travailler. Il pourrait partir, il a eu des projets avec Sony mais il ne veut pas car il a besoin de l'Iran pour créer. Et l'Iran a besoin de Jafar Panahi pour faire évoluer la société. Par exemple, avant 'Hors-jeu' - qui montrait des femmes se déguiser en hommes pour assister à un match de football -, personne ne contestait que les hommes, seuls, pouvaient entrer dans un stade. C'est devenu une question de société, non résolue, car aujourd'hui certains matches, et pas d'autres, sont accessibles aux femmes. Jafar a besoin de l'Iran et l'Iran a besoin de Jafar."
