Toute l'œuvre (ou presque) de Jafar Panahi projetée à Paris et à Bruxelles
A Paris, devant le Centre Pompidou, on fait la file. Une demi-heure d'attente pour accéder à l'exposition Magritte intitulée "La trahison des images". Pendant ce temps, au sous-sol de Beaubourg, on s'active aux derniers préparatifs d'une rétrospective consacrée au réalisateur iranien, Jafar Panahi, l'auteur notamment de… "Ceci n'est pas un film". Surréaliste, non !
- Publié le 12-10-2016 à 12h41
- Mis à jour le 12-10-2016 à 17h36

A Paris, devant le Centre Pompidou, on fait la file. Une demi-heure d'attente pour accéder à l'exposition Magritte intitulée "La trahison des images". Ce titre est aussi celui de son fameux tableau exposé au cinquième étage et communément appelé : "Ceci n'est pas une pipe".
Pendant ce temps, au sous-sol de Beaubourg, on s'active aux derniers préparatifs d'une rétrospective consacrée au réalisateur iranien, Jafar Panahi, l'auteur notamment de… "Ceci n'est pas un film". Surréaliste, non !
"Jafar connaît Magritte, bien sûr", sourit Solmaz Panahi. "Mais je ne crois pas qu'il a pensé au peintre en donnant ce titre", précise la fille du réalisateur. Tourné en 2011, le film est tout de même surréaliste puisque, après avoir été arrêté en 2010, libéré sous la double pression d'une grève de la faim et de l'indignation internationale, le cinéaste assigné à résidence est depuis frappé d'une interdiction de filmer pendant vingt ans. Mais Jafar Panahi a trouvé la parade, il n'est pas réalisateur mais coréalisateur; or, il lui est interdit de réaliser, pas de coréaliser.
Si loin, si proche de son père
"Dans 'Ceci n'est pas un film', il n'avait pas encore pris la mesure de la catastrophe. Dans 'Pardé', son film suivant, il a compris et il sombre dans la dépression. Et dans 'Taxi Téhéran', on le voit rire à nouveau. La dépression est passée." Solmaz résume ainsi les six dernières années et les trois derniers films de son père.
Le regard noir puissant, pas de foulard mais d'énergiques cheveux noirs de jais coupés courts; Solmaz Panahi, la vingtaine, n'a plus vu son père depuis six ans. "J'ai quitté l'Iran, le jour où ils ont jugé Jafar. J'ai pris cette décision car je savais qu'une seule chose pouvait l'empêcher de travailler, qu'on s'attaque à moi, qu'on me jette en prison. Je ne voulais pas que les autorités m'utilisent pour faire pression sur mon père alors, je suis partie de moi-même."
Exilée en France, elle a étudié les beaux-arts avant de se passionner pour la création de bijoux contemporains, maîtrisant les techniques jusqu'au bout des doigts comme en témoignent deux bagues originales. Toutefois, ce sont ses deux bracelets traditionnels qui frappent d'abord le regard. "Ce sont des cadeaux de Jafar, ils n'ont pas quitté mes poignets depuis que j'ai quitté l'Iran."
Pour continuer à paraphraser Magritte, cet événement n'est pas qu'une rétrospective Panahi. "Non" répond Solmaz. "C'est triste qu'il ne puisse pas venir au Centre Pompidou mais c'est important pour Jafar car les autorités iraniennes pensaient qu'on l'oublierait vite. Et voilà, ce n'est pas une mais trois rétrospectives, à Paris mais aussi à Bruxelles et à Genève. C'est la preuve qu'on ne l'oublie pas. Ça lui fait très plaisir mais le plus important pour lui, c'est qu'un jour, les gens en Iran puissent entrer dans un cinéma et voir un de ses films. Depuis 'Le ballon blanc', son tout premier film, plus aucun n'a été projeté en Iran. Ça, c'est vraiment trop triste."
Des nuages dans la tête
"Non ce n'est pas qu'une rétrospective", acquiesce, Pooya Abbassian, le jeune assistant de Jafar Panahi.
"C'est la première fois qu'on peut vraiment voir tous ses films, même les courts métrages, même ses films d'étudiant. Il n'en manque qu'un seul. A Paris et à Bruxelles, on peut voir des films qu'on pensait introuvables. Ne me demandez pas comment le Centre Pompidou a fait, et avec qui, mais il a vraiment sauvé et puis restauré plusieurs films de Jafar Panahi."
Par ailleurs, cette rétrospective ne comprend pas que des films, elle accueille aussi une exposition de photos de nuages, une passion pour le ciel née lors de son incarcération en 2010.
"Au début, quand je lui demandais ce qu'il faisait, il rigolait en disant : je prends des photos de nuages", se rappelle Pooya Abbassian . "Mais avec le temps, il n'arrivait plus à faire autre chose que de regarder le ciel et photographier des nuages. Au bout d'un moment, je lui ai dit que c'était peut-être le moment de faire quelque chose avec toutes ces photos. On a imaginé plusieurs dispositifs mais on est revenu à quelque chose de simple. Ces 19 photos illustrent son état d'esprit, les premières étaient très sombres, il sortait de la dépression. Aujourd'hui, on voit bien qu'après 'Taxi Téhéran', il a retrouvé de l'espoir, la lumière est de retour."
Autour de Jafar Panahi: des films, des photos, des pages
Première à Bozar. Jeudi 13 octobre : vernissage de trois photos de la série "Les Nuages". Projection à 20h de "Où en êtes-vous, Jafar Panahi ?". Suivie du "Cercle" réalisé par Jafar Panahi en 2000, Lion d'or à Venise. www.bozar.be
Rétrospective à Cinematek. Du 13/10 au 28/11. Lundi 28 novembre à 19h30, projection de l'entretien entre Jean-Michel Frodon et Jafar Panahi (avril 2016, 45') - Gratuit - 20h : projection de "Untying the Knot" (2007, 7') et de "L'Ami" (1992, 42'). Séance introduite par Jean-Michel Frodon. www.cinematek.be
Livre. "Jafar Panahi, Images/nuages". Editions Filigranes/Centre Pompidou.
