Le film d'animation flamand a une vitalité que son homologue francophone a perdue
- Publié le 09-03-2017 à 16h05
- Mis à jour le 10-03-2017 à 09h34

La Flandre a le vent en poupe en Europe. Les professionnels francophones se remobilisent. Le 8 mars s'est ouvert à Bordeaux le 19e Cartoon Movie. Ce forum européen de la production des films d'animation réunit pendant trois jours quelque 800 professionnels issus de 40 pays. La Flandre est à l'honneur de ce millésime 2017. Avec une vingtaine de sociétés de production active dans le domaine, dont la moitié dispose de leur propre studio d'animation, elle a participé à la production et réalisation de onze longs métrages et de douze séries d'animation ces cinq dernières années.
Parmi les cinquante-cinq longs métrages soumis à l'intérêt des producteurs et des diffuseurs durant le Cartoon Movie, trois sont d'ailleurs d'initiatives flamandes : "Canaan" de Jan Bultheel (qui avait réalisé "Cafard"), "Crazy Island" de Jesper Moller (inspiré de l'univers du dessinateur Mordillo) et "ZOOks" de Kristoff&Dimitri Leue.
Les producteurs flamands participent aussi à la coproduction de cinq autres longs métrages européens. C'est le fruit d'une véritable politique : en 2016, le VAF et Screen Flanders, les deux fonds publics flamands, ont injecté 4,2 millions d'euros dans un secteur générateur d'emplois qualifiés et très lié aux nouvelles technologies.
Inquiétudes francophones
Ce dynamisme pose question aux professionnels francophones, même si les partenariats avec leurs homologues flamands sont réguliers et nombreux. En septembre dernier, après le Forum Cartoon - dévolu aux productions télévisuelles -, le producteur francophone Vincent Tavier s'en était ému : "Je suis revenu catastrophé. Les Flamands ont une vitalité qu'on a perdue." Marc Vandeweyer, directeur de Cartoon, lui-même ancien patron du studio bruxellois Graphoui et donc "sensible à la question", a tiré la sonnette d'alarme auprès du ministère francophone de la Culture.
Jeanne Brunfaut, directrice générale adjointe du Service général de l'Audiovisuel et des Médias de la Fédération Wallonie-Bruxelles (dont dépend la commission qui octroie les aides aux productions audiovisuelles), a réagi très vite.
Trois réunions avec les professionnels du secteur ont eu lieu depuis septembre. La dernière a réuni la semaine dernière, au Festival Anima de Bruxelles, des producteurs spécialisés dans l'animation (Vincent Tavier, Arnaud Demuynck et Léon Pérahia), les fonds régionaux (Screen Brussels et Wallimage), les studios d'animation et les écoles (La Cambre et Albert Jacquard).
L'envers des succès wallons
Tout n'est pas noir, souligne Philippe Reynaert, directeur de Wallimage. "Nous coproduisons de nombreux projets de séries ou de longs métrages qui viennent de partout : Irlande du Nord, Italie, France, Japon." En moins de dix ans, Wallimage a soutenu vingt longs métrages d'animation et vingt-huit séries, soit une proportion similaire à celle de la Flandre. Mais des films comme "Astérix et le domaine des dieux", "La Tortue rouge" ou "Avril et le monde truqué", pour citer les plus récents, sont développés à l'étranger. Les studios wallons y sont des prestataires de services.
"Les producteurs francophones ont eu trop tendance à travailler de façon automatique avec la France, confirme Marc Vandeweyer. Or elle s'est refermée ces dernières années par rapport aux coproductions. Les crédits d'impôts, notamment, sont devenus très concurrentiels en Europe. Les Flamands diversifient de longue date leurs partenariats. Ils dépendent moins de la politique culturelle d'un seul pays."
L'enjeu des séries
Comment inverser la tendance ? Remettre l'effort budgétaire sur des longs métrages est impossible dans les enveloppes actuelles, admet Jeanne Brunfaut. "L'enjeu, c'est la série d'animation : elle permet aux studios de maintenir l'activité et l'emploi d'année en année pendant que se développent des projets de longs métrages."
Certains ont pensé à la création d'un fonds d'aide aux séries d'animation, comme celui qui a permis l'émergence de séries de fiction comme "La Trève". Mais là aussi, les budgets sont limités. "Ce qui ressort des échanges, c'est que ce n'est pas forcément un fonds série qui s'impose, pointe Philippe Reynaert. Mais un fonds développement. Car si on ne peut pas développer des projets, disent les producteurs, on ne peut pas être majoritaire sur ceux-ci."
Citant l'exemple flamand, mais sans s'avancer sur les choix de sa hiérarchie, Jeanne Brunfaut confirme que, "en reprenant la main sur les séries, on pourra relancer à moyen terme les longs métrages". "Nous avons une vraie capacité à produire de l'animation", insiste le producteur Arnaud Demuynck. En recourant au tax shelter, aux fonds régionaux et en faisant preuve "d'imagination", ce dernier a su livrer dans les salles des programmes longs compilant des courts métrages, comme "Le parfum de la carotte" - un premier pas vers une reprise de l'initiative côté francophone.
Trois questions à Jan Roekens, responsable de production de Screen Flanders
En quoi le cinéma d'animation est-il important dans la stratégie de Screen Flanders ?
Nous investissons 4,5 millions d'euros par an. Mais nous ne fixons pas de quota minimum pour l'animation. Nous soutenons des longs métrages et de la série. Nous avons en Flandre des studios qui sont devenus crédibles pour leur partenaires étrangers, comme Lunanime, Walking the Dog ou Grid Animation. Grâce au savoir-faire et à l'attractivité de nos mécanismes d'aide, nous parvenons à attirer en Belgique des longs métrages étrangers. C'est le cas avec un des projets présentés au Cartoon Movie, "Ploey". Il est islandais mais sa fabrication se fera en très grande partie chez nous.
Quelles sont les retombées économiques de ces investissements ?
En moyenne, à Screen Flanders, pour un euro investi nous avons 6,5 euros de retombées. L'animation engendre des retombées économiques importantes. Ce secteur mobilise des budgets conséquents et la fabrication des films s'étale sur plusieurs années. Cela crée des emplois de longues durée. C'est aussi un secteur qui mobilise des technologies de pointe. C'est important pour structurer l'industrie audiovisuelle.
Quel est le plus grand défi aujourd'hui ?
Nous avons les talents, les moyens financiers, le savoir-faire. Tous les critères sont réunis pour continuer sur cette voie. Le défi aujourd'hui est de ramener des animateurs chez nous. Beaucoup travaillent à l'étranger - en France, au Royaume-Uni, au Canada - où les salaires sont plus élevés et aussi dont les mécanismes d'aide imposent de garder les dépenses sur leur territoire. C'est la même chose chez nous, mais le Canada est plus agressif en la matière par exemple.
