Jacques Doillon : "Je ne voyais que Vincent Lindon pour jouer Rodin"
- Publié le 24-05-2017 à 09h45

Le Festival de Cannes aime les retours. La 70e édition a organisé celui de Jacques Doillon qui fait partie de la légende cannoise avec la projection houleuse, chahutée de bout en bout de "La Pirate" en 83. Cette fois, il revient accompagné de deux valeurs sûres : Rodin et Vincent Lindon.
"Au départ, on m'a proposé un film documentaire que j'ai vite refusé car j'ai besoin que ce soit incarné, besoin d'avoir des acteurs", raconte Jacques Doillon. S'il a les cheveux blancs désormais, le réalisateur français a conservé dans le regard, cette énergie, cette fièvre, cette passion qui font vibrer ses films depuis 45 ans. Il était l'incarnation du cinéma d'auteur dans les années 80-90 avec "La Puritaine", "La vengeance d'une femme", "Le petit Criminel" et bien sûr "Ponette".
Au XXIe siècle, son aura s'est estompée et ses films sont devenus plus confidentiels. Le voilà donc de retour en pleine lumière, en compétition à Cannes, avec un portrait de Rodin, un biopic qui ne pouvait être académique étant donné la personnalité du sculpteur comme du réalisateur.
"J'ignorais même ce que biopic signifiait", avoue Jacques Doillon. "Ce que je trouve dommageable dans ces films biographiques, c'est qu'on ne montre pas la personne au travail. Parce qu'on ne peut pas filmer le geste, notamment du côté des peintres. Les peintres, c'est impossible. "Van Gogh" de Pialat m'intéresse bigrement, mais c'est davantage un film sur Pialat que sur Van Gogh. Moi, je voulais montrer le processus de la création. Il fallait que Vincent prenne des mois de cours, pour que ses gestes conviennent. Je pouvais filmer ses mains. Mais ce qu'on retient, c'est son regard. Parce que sa force de concentration est là. Les mains peuvent casser, caresser, tordre la terre comme une sorte de peau. Les mains ont leur importance mais très vite, on se rend compte que lorsqu'on observe quelqu'un de concentré dans le travail, on regarde ses yeux. Mais il fallait des mains travailleuses et celles de Vincent le sont."
Vincent c'est Lindon bien sûr. C'est à lui qu'il pense en écrivant le script. C'est à lui qu'il le propose et Vincent l'accepte dans l'enthousiasme, se chargeant de trouver une productrice, de mettre le film en marche. "Rodin a quelque chose d'animal, il est costaud, il est solide, il s'exprime dans le travail. Je voyais bien Vincent là-dedans. Il y a des acteurs qui ont terriblement besoin du texte, qui sont un peu perdus, sans texte. Vincent pourrait jouer sans texte car il a un corps qui parle, pas seulement une bouche qui émet des sons. Je ne voyais que lui pour Rodin et ce fut un soulagement immense qu'il accepte avec enthousiasme."
Parlons-en du son, car lors de la projection de presse, les critiques ont cru qu'ils étaient brutalement devenus sourds, tant il était parfois difficile de saisir une phrase complète du dialogue. Un parti pris de mise en scène ? Non et oui, semble-t-il. "Le son du film est en dessous du niveau moyen pour l'exploitation en salles", admet Jacques Doillon. "Il sera donc demandé aux projectionnistes de remonter le niveau et tout ira très bien. En même temps, Rodin est un taiseux. Dans son atelier, quand il parle de son travail avec ses collaborateurs ou des visiteurs, il parle magnifiquement. Sinon, il parle dans sa barbe. Hors de l'atelier, tous les témoignages concordent, c'était quelqu'un d'embarrassant. En dehors de la sculpture, du dessin, de la peinture, il n'avait rien à dire. J'ai l'impression qu'il ignorait ce qui se passait autour de lui. Quand on le mettait à une table - ce qui lui arrivait assez peu souvent -, il ne disait rien, il regardait son assiette et attendait que ça se passe."
Si Doillon a axé son film sur le créateur au travail, il évoque aussi sa liaison fameuse avec Camille Claudel, mais sur un mode quotidien, en esquivant les temps forts.
"Ce qui m'intéressait, c'était de montrer les oscillations", précise-t-il. "D'un côté, une Camille extrêmement vivante, capable de donner son avis et Rodin capable de l'entendre. Une Camille joyeuse avec de la fantaisie, quasi solaire. Et puis de l'autre, une Camille insatisfaite d'être toujours dans l'ombre du grand chêne comme disait Brancusi qui n'a fait que passer. Rodin est un personnage solitaire. S'il se prend de passion pour cette jeune femme, c'est qu'elle l'a enflammé, d'un feu qui va finir par la dévorer. Dans une lettre, Rodin se définit comme un personnage inerte que Camille a réveillé par un feu de joie. Ce sont des gens qui n'ont pas vécu ensemble mais qui ont beaucoup travaillé ensemble. Il y a eu des phases de ruptures et des phases de retrouvailles. C'est leur grande affaire amoureuse à tous les deux. Il ne faut pas oublier que c'est elle qui a décidé de la séparation et ils vont rester comme deux boxeurs groggy sur le ring. Il va s'en relever et devenir encore plus inventif. Elle va poursuivre aussi mais la maladie aura raison d'elle."
