Entretien avec Ruben Ostlund, l'auteur de la grinçante Palme d'or suédoise
- Publié le 21-11-2017 à 15h37
- Mis à jour le 21-11-2017 à 15h59

Une fois n'est pas coutume, le jury du dernier festival de Cannes présidé par Pedro Almodovar n'est pas passé à côté de la Palme d'or. "The Square" est une grinçante comédie hyper-contemporaine qui se distingue par son humour original et son regard satirique sur l'establishment vu à travers le prisme de l'art contemporain.
Pour son premier essai en compétition, ce fut un coup de maître pour ce réalisateur suédois de 44 ans dont ce n'est pas la première récompense cannoise. C'est son quatrième film projeté sur la Croisette. "Play" avait été le coup de cœur de la Quinzaine des Réalisateurs en 2011. Et "Snow Therapy" (Force majeure) avait reçu, en 2014, le prix du jury "Un certain regard".
Ce milieu de l'art contemporain, Ruben Ostlund le connaît d'autant mieux que c'est le sien et celui d'une bonne partie de ses spectateurs. L'homme aime déranger, on l'avait remarqué dans "Snow Therapy" qui voyait une famille scandinave modèle voler en éclats. Maintenant, c'est tout le modèle scandinave qui explose.
Le malaise et la transgression sont les ingrédients de son cinéma, à l'image d'une scène d'anthologie au cours de laquelle un homme gorille déboule dans le dîner de gala hyper mondain organisé pour le vernissage d'une exposition. Agression ou performance ?
"The Square" soulève beaucoup de questions. A la veille de sa sortie en salles, mercredi, voici les réponses de l'auteur à quatre d'entre elles.
D'où vient le "Square" ?
L'idée du film date de l'époque où je tournais mon film "Play" qui lui-même était né d'un incident réel. Un jeune garçon en avait volé un autre, en plein jour, dans un centre commercial et aucun adulte n'était intervenu pour aider le garçon en difficulté. J'avais dit cela à mon père, lequel m'avait raconté que lorsqu'il était enfant, qu'il avait six ans environ, dans les années 50, ses parents lui avaient accroché une petite ardoise au cou pour qu'il puisse jouer, circuler librement dans le centre de Stockholm. Parce qu'à cette époque, le rapport aux adultes était à l'opposé de celui qu'on a maintenant. L'éducation qu'on donnait alors aux enfants était à l'opposé de celle donnée aujourd'hui. Si un enfant avait un problème, il devait s'adresser à un adulte qui l'aiderait. Aujourd'hui, on apprend aux enfants à se méfier des adultes. L'adulte est une menace.
Cela m'a fait réfléchir ainsi que Kalle Boman, qui est plus que mon producteur, sur notre degré de confiance dans la société. On a développé l'idée du "Square", une installation artistique très simple, un carré de 4 mètres sur 4, au cœur de la ville, qui rappellerait des valeurs humanistes à tous les citoyens. Le principe est aussi simple qu'un passage pour piétons. L'idée est de rompre "L'effet du passant". C'est un lieu symbolique pour se rendre compte de la présence de quelqu'un à l'intérieur. Le passant se sent alors obligé de s'adresser à lui en lui disant : comment puis-je vous aider ? Ça change le contrat social dans l'espace public.
Le premier square fut installé sur la place de Varnamo, en 2015, dans le cadre d'une exposition organisée par le Vandelorum Design Museum. Depuis, une trentaine de villes l'ont adopté en Suède et en Norvège.
Ruben Ostlund est-il l'homme-gorille ?
J'aime cette scène avec tous ces beaux smokings confrontés à l'homme-singe. C'est "Bienvenue dans la jungle". J'aime voir quelqu'un casser les règles, j'aime regarder les réactions que cela provoque. Parfois les réactions sont amusantes, parfois inquiétantes. Tous nous savons comment nous devons nous comporter dans le contexte dans lequel nous nous trouvons. Nous connaissons la distance à laquelle nous devons nous tenir d'une autre personne. Rapprochez-vous d'elle ou regardez-la dans les yeux sans vous détourner, et cela devient tout de suite très bizarre.
Briser ces conventions n'a de sens que si cela fait naître un nouveau sens, l'irruption de cet homme-singe fait apparaître l'absurde du discours artistique qui est tenu. En fait, je me suis inspiré d'une performance qui s'est déroulée dans un musée où l'artiste se prenait pour un chien. La performance a dérapé, le fils du curateur du musée a été blessé et on a appelé la police. Moi, j'aime bien ces situations quand quelqu'un vient bousculer le "social agreement" là où chacun sait parfaitement ce qui autorisé et ce qui ne l'est pas. La scène fut tournée en trois jours. Terry Notary qui incarne des animaux pour le cinéma dans "la Planète des singes" par exemple, est un comédien incroyable et sa performance permet de comprendre ce qu'on appelle "L'effet du spectateur". Chacun sait qu'il ne faut pas montrer à un animal sauvage qu'on a peur. Et qu'il ne faut pas fuir non plus. Car dans ces deux cas, l'animal peut attaquer. En revanche, si on reste tranquille, il ne prête guère d'attention. C'est ce que nous faisons quand un incident se produit, on reste planqué.
Une charge contre l'art contemporain ?
Pendant que je préparais le film, je me suis rendu à beaucoup d'expositions, beaucoup de musées d'art contemporain dans différents pays. Je voyais souvent les mêmes choses : le texte en néon accroché au mur ou le tas de gravats au sol. Ça ne me provoque pas, ça ne pose aucune question. Quand Duchamp pose sa pissotière dans un musée, c'est nouveau, ça provoque une réflexion. Une œuvre doit retenir notre attention. C'est cela le rôle de l'art, faire naître des pensées nouvelles. Et un moyen d'y arriver, c'est de provoquer.
Tout le monde va aux expos d'art contemporain et puis au gift shop et puis à la cafétéria. Je n'ai pas du tout le sentiment de participer à un mouvement qui dénigre l'art contemporain. Je trouve plutôt que cet art fait trop partie de l'establishment, il est devenu trop conventionnel. Et on peut transférer ce constat au cinéma où il y a une façon très conventionnelle de faire du film d'art et d'essai.
Tout ce bla-bla généré par l'art contemporain m'amuse. Cette façon d'intellectualiser, de proposer une lecture pointue de ce qui est parfois complètement vide. Ce document dont se sert la journaliste pour poser des questions absconses au curateur dans la première scène du film, ce document est authentique, je l'ai piqué à un professeur de la section arts plastiques de l'université de Goteborg. Cette conceptualisation, c'est de la connerie pure. Et brandir, chaque fois, l'argument du populisme pour se défendre, je trouve que c'est juste une façon de se planquer.
Pourquoi le buzz est-il nécessaire ?
Quand on fait un film, on est bien obligé de se préoccuper de la façon dont on va le lancer. Il est capital de capter l'attention. Si l'on refuse de dealer avec cela, le film va avoir beaucoup de mal. L'agence de pub a donc raison quand elle dit que le message de l'installation du "Square" est trop lisse. Je ne pense pas que les publicitaires sont juste cyniques. C'est vrai qu'il faut se battre pour attirer l'attention. Et pour attirer l'attention, il faut un conflit. Regardez Greenpeace dans un tout autre domaine. La plupart des gens sont d'accord avec ce que Greenpeace dénonce, mais cela ne suffit pas pour faire avancer les choses, il faut mettre au point des actions qui attirent l'attention sur les problèmes environnementaux. C'est capital de se battre dans l'arène médiatique, de l'occuper, sinon, l'extrême droite prend toute la place, car leurs messages sont tellement provocants.
Le film a un point de vue satirique sur absolument tout ce qu'il observe. Il existe un mot en suédois qui désigne un miroir qui vous fait rire. Ce miroir réfléchit nos propres comportements et je dois bien commencer par moi-même. Ce miroir est là pour nous faire changer, pour faire évoluer cette classe moyenne qui prétend être progressiste alors que l'on voit comment elle traite les mendiants.
Je pense que la responsabilité concernant les mendiants a été déplacée au niveau personnel. Si je ne donne rien à ce mendiant, je ne suis pas un bon être humain. Mais si l'on prenait 0,005 des taxes, ce problème serait résolu. Le pouvoir fait peser beaucoup de conflits sur le point de vue individuel plutôt qu'au niveau de la société. Pour moi, il ne s'agit pas seulement de montrer une certaine hypocrisie. Je pense que dans beaucoup de cas, le sentiment de culpabilité provient d'une mauvaise organisation de la société, de l'incapacité de s'organiser ensemble pour résoudre certains problèmes.
