Le troisième degré selon Benoît Jacquot
- Publié le 07-03-2018 à 16h29

C'est la sixième fois que le cinéaste français filme sa comédienne fétiche, Isabelle Huppert… Il y a quelques jours, Benoît Jacquot était en Compétition de la 68e Berlinale, trois ans après y avoir présenté "Le journal d'une femme de chambre", et à nouveau avec l'adaptation d'un roman : "Eva" de James Hadley Chase. Mais pour une fois, ce n'est pas une femme, mais un homme qui est le narrateur. "Après avoir mis en scène beaucoup d'actrices dans mes films, ça m'intéresse de changer un peu de registre et peut-être de réputation. On ne sait jamais…", explique le cinéaste. Qui s'amuse de l'espoir qu'a eu Gaspard Ulliel d'être filmé "avec au moins la même attention que quand je filme mes actrices…"
Ceci dit, c'est clairement Isabelle Huppert qui attire le regard du spectateur et celui de Jacquot, qui filme l'actrice pour la sixième fois depuis leur premier film en 1981. Depuis, leur relation n'a pas vraiment changé. La jeune comédienne était déjà une star à l'époque. "E lle rentrait des Etats-Unis, où elle avait tourné "La Porte du Paradis" avec Cimino et elle enchaînait ensuite avec son premier film avec Jean-Luc Godard. C'est pas mal quand même…, se souvient le réalisateur. Isabelle Huppert, on ne la dirige pas. Disons qu'on la dirige au sens géographique, pas militaire. On ne lui dit pas : Tu te mets là et tu regardes par là. On lui donne des indications de direction comme à quelqu'un qui s'est perdu dans une région qu'on est censé mieux connaître. On lui indique un chemin qui sera le plus approprié…"
Si Benoît Jacquot aime travailler régulièrement avec Isabelle Huppert, c'est à cause de la complicité qui s'est nouée entre eux au fil des années. "J'essaye de faire une différence entre la personne de l'acteur et le personnage qu'il interprète", explique-t-il. "Pour ne rien savoir du personnage à l'avance - ce qui est ma perspective -, je préfère en savoir le plus possible sur la personne de l'acteur qui va l'interpréter. J'ai besoin du moins de mystère possible avec la personne de l'acteur pour approcher le mieux possible le mystère du personnage."
Quand on lui parle des échos entre son "Eva" et le "Elle" de Paul Verhoeven, Jacquot se dit flatté mais cela n'est pas de son ressort. "Ça c'est l'œuvre complète d'Isabelle Huppert. A travers tous les films qu'elle fait, elle trimbale tous les autres films qu'elle a faits. Ce sont les thèmes d'Isabelle. En la filmant, je ne peux pas faire l'économie de Paul Verhoeven, de Claude Chabrol, de Michael Haneke. Je prends tout, y compris les films que j'ai faits avec elle. Tout cela ensemble produit à chaque fois quelque chose qui appartient à nous deux. C'est à chaque fois très intéressant. Elle me le reproche souvent mais je n'aimerais pas faire tous mes films avec elle."
Si Huppert n'a pas changé comme actrice en près de quarante ans, Jacquot estime, lui, avoir beaucoup changé. "J'ai commencé à faire des films en me prenant pour un artiste et petit à petit, j'ai compris qu'on était un artiste au cinéma à condition de l'oublier. Mais ça peut venir assez vite. Pour moi, ça a été le premier film que j'ai tourné où j'ai eu le sentiment que les acteurs, les interprètes n'étaient pas des objets", confie-t-il.
Pour son 24e long métrage, Benoît Jacquot s'attaque - comme dans son dernier film "A jamais" (d'après Don DeLillo" et resté inédit chez nous) - au thriller. Tous les ingrédients sont réunis : un meurtre, un mystère et surtout une femme fatale. Pourtant, le cinéaste opte pour une façon très décalée de mettre en scène le thriller. "C'est un des enjeux du film pour moi en adaptant ce roman, qui est extrêmement marqué par les conventions", acquiesce-t-il. "Il ne s'agit pas de les contourner, de les ignorer ou de les surplomber mais de m'en servir pour faire quelque chose de, sinon original, en tout cas singulier, qui ne tient qu'à moi. Mais les gens qui viennent aux avant-premières du film pour voir ces deux acteurs-là, sans connaître ni ma façon de faire, ni les thrillers classiques, peuvent se laisser faire par le film sur un mode qui n'a rien avoir avec un deuxième degré ou une pensée sous-jacente. Il y a d'ailleurs dans le film une petite théorie, celle du troisième degré qui recoupe cela. Il y a en effet un premier degré, qui donne sur un deuxième degré. Mais l'important est de revenir du deuxième au premier, sans faire l'économie du deuxième…"
Benoît Jacquot a en tout cas voulu se détacher de la première adaptation du roman de James Hadley Chase, signée Jospeh Losey en 1962, avec Jeanne Moreau. "Losey a eu une très grande importance dans ma vie de cinéphile et de cinéaste. C'est un des tout premiers cinéastes que j'ai beaucoup admiré et dont j'ai bien connu les films. Ceci dit, même si j'ai l'honneur d'avoir fait un film d'après un livre dont il a lui-même fait un film, ce ne sont pas du tout les mêmes choses qui sont en jeu. Par exemple, les rapports de domination et de servitude m'intéressent assez modérément. Par contre, les pièges que chacun peut se fabriquer à soi-même et comment s'en échapper une fois qu'ils sont fabriqués, ça, ça m'intéresse."
Ce qui fait la singularité du "Eva" de Jacquot, c'est son mystère persistant, la difficulté que l'on a à appréhender cette histoire de séduction pourtant toute simple. Le cinéaste avance une piste de compréhension : son refus de commencer un film par la fin, même pour un thriller. "Je ne connais pas le film avant qu'il ne soit fait. Et même quand il est fait, d'une certaine façon, j'en suis le premier spectateur. Sauf exceptions - et c'est loin d'être mes meilleurs films -, mes films n'obéissent pas à ce genre de calculs. J'essaye de trouver un angle et d'ouvrir celui-ci jusqu'à voir quelque chose, je ne sais pas quoi. Un peu comme le personnage de Gaspard, qui a quelque chose à voir, sinon avec moi, avec qui je pouvais être à 20 ans…"
