Le Festival de Cannes, une véritable affaire de famille
- Publié le 14-05-2019 à 11h23
- Mis à jour le 14-05-2019 à 11h27

"The Dead Don't Die" de Jim Jarmusch lance, ce soir, la 72e édition du Festival de Cannes. Avec Quentin Tarantino en tête de gondole et quatre femmes en embuscade.
L'édition 2018 du Festival de Cannes avait commencé dans un climat houleux. Afin d'empêcher que la fameuse montée des marches ne se transforme en ascension du Golgotha, comme ce fut le cas pour Sean Penn avec The Last Face, Thierry Frémaux, le délégué général, avait modifié structurellement l'organisation des projections afin de brider la presse.
Toutefois, cette 71e édition s'était terminée sous un ciel apaisé, en raison d'une moisson de films de grande qualité (Cold War, Dogman, Leto…), de l'apparition de jeunes talents prometteurs, dont Lukas Dhont, et aussi d'une Palme d'or faisant l'unanimité. Cela ne veut pas dire que tout le monde aurait attribué la récompense suprême à Une histoire de famille, mais il n'y avait personne pour dire que le prix était usurpé. D'autant que l'œuvre correspond au cahier des charges de la Palme. Le film cumule les qualités artistiques (scénario virtuose, mise en scène subtile, acteurs habités) avec un potentiel public. Avec plus de 700 000 entrées en France, près de 50 000 en Belgique, Hirokazu Kore-Eda a signé, dans le monde entier, son plus grand succès. Ce qui crédibilise la Palme d'or.
Taranti-Yes, Taranti-No
Après son bras de fer avec Netflix en 2017, puis avec la presse en 2018, le festival a retenu la leçon en 2019 en concentrant sa communication sur le contenu de la Sélection officielle et en créant le suspense Taranti-Yes ou Taranti-No ? Taranti-Yes, finalement. Once Upon a Time… in Hollywood sera en compétition. Brad Pitt, Leonardo DiCaprio et Margot Robbie fouleront les marches.
Tarantino, c'est la tête de gondole rêvée pour Cannes. Il est Américain, il est glamour, il est considéré comme un auteur, il est mondialement célèbre depuis sa Palme d'or pour Pulp Fiction. "C'est un vrai enfant de Cannes", comme le disait Thierry Frémaux en annonçant la bonne nouvelle, début mai.
En somme, Une affaire de famille n'est pas que le titre de la dernière Palme, c'est aussi l'esprit du festival.
En effet, c'est la grande famille du cinéma qui a rendez-vous, chaque année, en mai, sur la Riviera. Des dizaines de milliers de cinéastes, acteurs, actrices, producteurs, scénaristes, vendeurs, techniciens, distributeurs, exploitants, programmateurs, journalistes….
Quand Thierry Frémaux parle d'enfant de Cannes, il pense à ces cinéastes que le festival a accouchés, et qu'il suit, encourage, soutient, invite, année après année, comme des parents.
En compétition, il se réjouit, cette année, de prendre des nouvelles de Jim Jarmusch, caméra d'or 84. De retrouver les Dardenne, sensation de la Quinzaine en 96. De célébrer Ken Loach, recordman avec 19 sélections toutes sections confondues. De revoir Arnaud Desplechin, remarqué dès son court métrage…
Non, cette énumération va être interminable, il faut prendre le constat dans l'autre sens. Ladj Ly et Ira Sachs seront les deux seuls cinéastes, parmi les 21 films en compétition, à faire leurs débuts à Cannes. Et Ladj Ly vient avec son premier film, Les Misérables.
Le Français Ly et l'Américain Sachs côtoieront ainsi de glorieux patriarches palmés - Loach, Dardenne, Tarantino, Kechiche et Terrence Malick - ou non palmés, tels Bellocchio, Suleiman et Almodovar (enfin l'année de la consécration pour Pedro ? Et d'une deuxième Palme pour l'Espagne ?).
Si les branches française et américaine sont les plus représentées, la famille est globale. Mati Diop vient du Sénégal, Diao Yinan de Chine, Bong Joon Ho de Corée, Kleber Mendonça Filho du Brésil, Corneliu Porumboiu de Roumanie et Xavier Dolan du Québec évidemment.
Quatre femmes
Dans cette grande famille cannoise, les femmes furent longtemps confinées à l'animation du tapis rouge. Jane Campion est toujours la seule à détenir une Palme. Cette année, elles sont une poignée à forcer les portes de la compétition. Mati Diop avec Atlantique, Jessica Hausner (Lourdes) avec Little Joe, Céline Sciamma (Tomboy) avec Portrait de la jeune fille en feu et Justine Triet (Victoria) avec Sibyl. Elles sont aussi les éléments les plus jeunes, le sang neuf qui doit régénérer une organisation résolue à prendre le chemin de la parité. Si Thierry Frémaux, délégué général, et Pierre Lescure, président, sont toujours aux commandes, le comité de sélection est désormais composé de quatre hommes et quatre femmes.
On reste en famille avec le jury présidé par Alejandro Inarritu, révélation de l'année 2000 avec Amores Perros et puis grand prix avec Babel. Alice Rohrwacher et Pawel Pawlikowski furent tous les deux primés l'an dernier, Prix du scénario pour Lazzaro Felice et de la mise en scène pour Cold War. Cela n'est pas sans poser quelques problèmes. De consanguinité, par exemple. Robin Campillo ne sera-t-il pas tenté de renvoyer l'ascenseur à Pedro Almodovar, concurrent cette année avec Douleur et gloire mais président en 2017, lorsqu'il lui a décerné le Grand Prix pour 120 battements par minute. Ou d'amicale rivalité. Ainsi les Dardenne sont les coproducteurs de Ken Loach mais furent aussi les découvreurs de Corneliu Porumboiu, auquel ils avaient attribué la Camera d'or en 2006 pour 12 h 08 à l'est de Bucarest, bijou d'humour absurde.
Prototype contre "fast shoot"
Cette grande réunion de famille a une raison d'être : stimuler la création, cerner l'air du temps, faire exister le cinéma comme un art face à une industrie qui produit du super-héros à la chaîne, des suites jusqu'à l'usure. Cannes, c'est le cinéma de prototypes contre le cinéma fast shoot. Le coup de génie, c'est d'avoir emballé ce festival du film alternatif en marché incontournable (60 ans cette année) et un événement mondial.
Mais pour entretenir cette puissance médiatique, il faut des stars qui brillent, comme Brad et Leonardo, qui émeuvent comme Un Homme et une Femme, Trintignant et Anouk Aimée réunis par Claude Lelouch dans Les Plus Belles Années d'une vie, 53 ans après la Palme d'or. Et pas que des stars de cinéma. Elton John, sujet du biopic Rocketman, qui ambitionne une carrière à la Bohemian Rhapsody. Ou Diego Maradona, objet d'un documentaire d'Asif Kapadia (Amy Winehouse). Sans parler du défilé des mannequins qui le valent bien.
