Emma Dante : "Je voulais raconter combien il est difficile de surmonter le sentiment de culpabilité"
Présenté à la 77e Mostra de Venise en septembre 2020, Le sorelle Macaluso est resté injustement absent du palmarès. C'était pourtant l'un des plus beaux films de la Compétition. Un film très poétique, qui met en scène le destin tragique de cinq sœurs palermitaines frappées par la mort de Tida, la plus jeune d'entre elles.
- Publié le 23-07-2021 à 11h31
- Mis à jour le 28-07-2021 à 12h02

Quand Tida apparaît à ses sœurs adultes, vous ne la traitez pas comme un fantôme, plus comme un souvenir…
En effet. C'est un souvenir, une présence dans leur tête. L'idée est simple, mais c'est ça le cinéma : la photographie. À l'écriture, j'avais peur de faire un film sur les fantômes. Dans le scénario, la petite fille était souvent présente dans l'appartement. Mais, au tournage, j'ai compris que c'était dangereux, qu'elle risquait de devenir un fantôme. Elle ne devait au contraire apparaître que dans les cadres où on l'avait vue précédemment dans le film.
Les hommes sont quasiment absents du film…
Oui, sauf à la fin, avec les déménageurs, qui sont des hommes très forts. Les sœurs ont accumulé tant de choses dans cette maison durant une vie et ils enlèvent tout en quelques heures…
Cet appartement est central dans le film. Comme celle des sœurs, vous filmez magnifiquement son évolution, sa métamorphose dans le temps…
C'était très important, car, dans le film, même la maison est un corps. Les maisons où l'on vit sont des corps qui nous digèrent, des estomacs. On y trouve nos impuretés, nos désirs, nos secrets. La maison des sœurs Macaluso est pleine de secrets. C'est un corps qui change dans le temps. Le papier peint se déchire, les meubles s'abîment. Cela me plaisait de raconter cet appartement comme une entité propre.
D'où vient l'idée de ces colombes qu'élèvent les sœurs sur le toit et que vous filmez dans le ciel de Palerme ?
À part le fait qu'elles donnent du travail aux sœurs, les colombes ont cette caractéristique de toujours retourner au colombier où elles sont nées. Vous les libéreriez d'ici, elles retourneraient à Palerme. C'est incroyable ! C'est comme ces sœurs, dont la maison est leur nid. C'est là que tout se passe et où elles retournent. Mais les colombes me servaient aussi pour alléger certains moments. Pour l'incident par exemple. Quand Maria retourne à la plage, qu'elle entend des voix et ne comprend pas ce qui se passe, elle se met à courir… Mais, au lieu de la suivre, je reste sur les colombes, qui nous ramènent à la maison…
Le film aborde le deuil et la culpabilité, qui rongent ces sœurs, qui finissent par se haïr autant que s'aimer…
Elles sont prisonnières du temps. Mais c'est vrai dans toutes les familles. Quand on vit en permanence ensemble, on finit par ne plus se supporter… En même temps, c'est sûr que cette tragédie les a aussi rapprochées. Même si elles sont sans cesse en conflit, elles s'aiment plus encore. Pour moi, le moment où l'on comprend qu'elles sont toujours ensemble, c'est quand on voit quatre couverts à tables au lieu de cinq. Il manque une assiette… Par ce simple cadre, on comprend combien elles sont restées proches.
Cette tragédie a changé la vie de ces sœurs. On sent notamment qu'elles n'ont pas pu réaliser leurs rêves…
C'est clair que cette tragédie les obsède. Ceci dit, ce n'est qu'une partie de leur vie. Les sœurs Macaluso sont comme tout le monde, elles ont aussi d'autres histoires, qu'on ne voit pas à l'écran. Mais le film se base sur cette obsession, parce que je voulais raconter combien il est difficile de surmonter le sentiment de culpabilité et de se défaire de son sens des responsabilités vis-à-vis des autres. Ces sœurs ne réaliseront jamais leurs rêves ; elles resteront prisonnières. Je ne sais pas si c'est seulement à cause de la disparition de la plus petite ; c'est aussi peut-être un peu leur destin. C'est une famille qui n'a pas de grands espoirs, de grandes attentes…
Pourquoi montrez-vous l'incident à trois reprises ?
Parce que c'est un motif obsessionnel pour elles. Ce n'est évidemment pas pour expliquer comment la petite meurt, puisqu'on ne la voit jamais tomber. Mais je voulais qu'émotionnellement, le spectateur entre dans ce sentiment de culpabilité.
Il y a un contraste magnifique entre la première partie du film, lumineuse, heureuse, et la suite, plus sombre, plus enfermée dans l'appartement, dans la colère…
C'était important de raconter cela à travers les différences de la lumière, qui finit par s'éteindre dans la mer à la fin. Dans la troisième partie du film, on a d'ailleurs rapproché la mer de la maison avec des effets spéciaux (procédé déjà utilisé dans le film précédent d'Emma Dante pour rétrécir une rue, NdlR), parce qu'à la fin, le film va vers la fable…
Le jeu sur les ellipses, le changement des époques est très beau, très subtil…
Au début, le montage était totalement différent. C'était un bordel pas possible. On commençait avec elles vieilles, qui découvraient le trou dans le mur… Mais on a changé, car on ne comprenait rien !
Pourquoi, dans la scène du cinéma au début, avoir choisi que la sœur aînée raconte à une possible petite amie le film Retour vers le futur ?
Parce que ce film parle aussi des ellipses du temps. C'est plus fantastique, mais cela parle de cette promiscuité entre passé, présent et futur. Et de ce danger de mélanger, de perdre le présent…
