Ann Sirot : "Il y a de la joie et de la richesse à vivre même dans la maladie"

- Publié le 08-09-2021 à 10h29
- Mis à jour le 08-09-2021 à 10h38

Tout est parti d'un événement inattendu surgi dans la vie des cinéastes. "Lorsqu'on a découvert cette maladie en 2007, ça a été une vraie aventure. Bien sûr il y avait une dimension tragique mais cela nous a tellement fait rire, tellement fait réfléchir, quand on voit ce que la personne malade s'autorise à faire alors que nous on est tellement coincés… Cette expérience a été à la base d'une grande réflexion sur notre liberté : à quel moment on a le droit d'être soi-même. Et puis nous nous sommes rendu compte que, chaque fois qu'elle voulait faire quelque chose, c'était une bêtise. Et on a réalisé à quel point il faut vraiment se restreindre dans la vie. C'est fou !"
Une maladie rare et méconnue
La force d'Une vie démente est de laisser Suzanne (Jo Deseure) donner libre cours à ses inspirations du moment, mêlant ainsi ses bêtises avec des moments de prise de conscience plus poignants. Un mélange des genres qui permet de parler de cette maladie neuro-dégénérative d'une façon qui ne soit pas trop plombante…
"La démence sémantique est une maladie particulière qui fait que les personnes atteintes ne sont jamais conscientes d'être malades. Et le fait que le malade est tout le temps joyeux amène ce côté fou et burlesque. Comme Suzanne ne comprend pas qu'elle est malade, elle pense que ce sont les autres qui déraillent. Et à ses yeux, le monde devient très ennuyeux et plein de contraintes. C'est une maladie rare. Elle n'a été distinguée de la maladie d'Alzheimer qu'assez tard", explique la coscénariste et coréalisatrice Ann Sirot.
"Cette maladie est particulière mais le fait de gérer un parent malade est plus répandu qu'on ne le croit. C'est donc un sujet universel. Certains parents d'enfants malades se retrouvent aussi dans ce thème car il s'agit de voir comment on réagit en tant que couple face à un événement qui bouscule vos plans", précise son comparse Raphaël Balboni.
On apprend à tout âge de ses parents
"Certaines choses nous tombent dessus et s'imposent dans notre vie. Au fur et à mesure que l'on apprend à composer avec elles, on se rend compte qu'elles font partie des événements les plus substantiels qui nous sont donnés à vivre", poursuit Ann Sirot.
Il y a aussi "de la joie et de la richesse à vivre", même si Suzanne ne se rend pas compte de ce décalage face au réel…
"Oui, c'est aussi l'idée que cette maman continue à transmettre des choses à ses enfants. Cela montre qu'on ne finit jamais de grandir et d'apprendre de nos parents à travers les situations qui nous sont données à vivre, même si ce sont eux les personnes dont on s'occupe. On s'est beaucoup inspiré de ce qu'on avait vécu mais on veut transmettre des émotions et des réflexions plutôt que la réalité anecdotique de ce que nous avons réellement traversé", précisent-ils.
Priorité au naturel, à la création collective
Le duo a aussi une façon de travailler très particulière inspirée du théâtre, univers de formation d'Ann Sirot.
"On commence par écrire un séquencier (un scénario sans dialogues) et puis les comédiens improvisent autour d'une situation. On filme les répétitions et cela nous donne une maquette de l'histoire qu'on va construire par petites touches, en rajoutant les informations qui manquent pour qu'on comprenne bien tout ce qui se passe d'une situation à une autre. Donc les interprètes n'apprennent jamais de textes car on veut qu'ils conservent une façon naturelle de parler. Il y a toujours des éléments inattendus le jour du tournage qui donnent la fraîcheur de ce moment précis."
Une méthode de travail très organique développée lors d'un précédent projet, lorsque le duo avait eu trois mois pour démarrer le tournage de son film. Cette pratique s'inspire des relations entre les gens et des étincelles qui jaillissent en travaillant pendant les répétitions.
"J'ai vu comment Ann travaillait en réfléchissant avec les autres comédiens et le metteur en scène. Souvent dans le cinéma, on a peu de moyens et peu de temps, je me suis inspiré de cette façon de travailler au théâtre", se souvient Raphaël Balboni.
À chaque univers son code couleur
Quant au choix des décors chromatiques, il s'est imposé pour plusieurs raisons, au-delà même des questions de goûts… "Cela vient de la question de savoir où on veut mettre notre énergie. On n'a pas du tout envie de faire un faux cabinet de médecin, par exemple. On se dit qu'on va mettre un code couleur pour différencier les lieux, les scènes. C'est aussi conditionné par notre cadre budgétaire puisqu'on n'avait droit qu'à un nombre de décors limités. On aime les choses qui sont visuellement assumées, les images très composées comme dans la peinture. C'est notre rapport au jeu, c'est ludique aussi", analyse Ann Sirot.
Au rayon des influences assumées, le duo cite Roy Andersson, "il fait un travail hyper bluffant qu'on adore, et Kaurismaki. Tous ces gens qui travaillent à proposer un équilibre entre une histoire naturelle et une forme composée. Miranda July, aussi, pour son côté décalé et drôle."
Ann Sirot conclut : "On aime La bataille de Solférino de Justine Triet pour son côté très réaliste. Et les conversations entre les personnages, la manière d'aborder les petites problématiques de la vie dont on discute de façon intime et quotidienne comme c'est le cas dans Pulp Fiction…"
