Lauréat du prix Lumière, Tim Burton reçoit un accueil monstre : "Le cinéma m'a sauvé la vie"
Lauréat du 14e prix Lumière, le "Nobel" du cinéma, le réalisateur américain a pris un bain de fans à Lyon.

- Publié le 23-10-2022 à 15h14
- Mis à jour le 23-10-2022 à 15h30

"Le cinéma m'a sauvé la vie. J'en suis reconnaissant à l'art car il sert parfois à cela, comme il sert à se sentir connecter à une œuvre, son créateur, un interprète", confie Tim Burton venu à Lyon pour recevoir le 14e prix Lumière, cette distinction qui consacre l'œuvre d'une personnalité majeure du cinéma, à l'instar du Nobel en littérature. Au palmarès, Tim Burton succède, entre autres, à Clint Eastwood, Catherine Deneuve, Pedro Almodovar ou les frères Dardenne, tous honorés de cette récompense dans la ville qui a vu naître le cinéma.
Le cinéma dans la Poe
Revenons à ce garçon né en 58 à Burbank, cette banlieue résidentielle de Los Angeles où sont installés les studios Warner et Disney. Il y fait beau tous les jours mais Tim préfère l'ombre, voire l'obscurité des salles où l'on projette les films Universal. "C'est avec les films de monstres que j'ai découvert le cinéma. Pour moi, les monstres n'étaient pas des méchants, ils étaient différents. Comme moi, je me sentais différent. C'est pour cela que je m'identifiais à la créature de Frankenstein ou du Lac noir. Ce n'était pas eux mais le monde qui était effrayant. Eux, c'étaient mes amis. Je me sentais proche d'eux, psychologiquement et visuellement car j'avais beaucoup de mal à parler, je m'exprimais par le dessin. C'est d'abord par les affiches que j'ai découvert les films de Roger Corman et grâce à eux, l'œuvre d'Edgar Allan Poe.". explique Tim Burton à Thierry Frémaux, le patron des festivals Lumière et Cannes, lors de sa master class. Celle-ci allait rapidement tourner à l' échange avec le public, les balcons du vénérable Théâtre des Célestins ayant été pris d'assaut par les fans dont il est le héros.
Vincent, le héros
Le héros de Tim Burton, c'est Vincent Price, l'acteur iconique des films d'épouvante des productions Corman, celui de La Chute de la Maison Usher ou du Corbeau. Tim Burton veut lui consacrer son premier court métrage professionnel, il lui envoie son scénario comme on envoie une bouteille à la mer. "Il racontait mon expérience d'avoir grandi en regardant ses films. Non seulement, j'ai été surpris d'avoir une réponse mais il avait aussi parfaitement compris que ce n'était pas un hommage. Son implication m'a permis de réaliser ce projet. C'est le moment clef de mon existence de cinéaste. Et simultanément, je découvrais que cet acteur que j'avais vu à l'écran pendant des années était une personne chaleureuse et généreuse."
Vincent Price fera la voix off de Vincent. Ce bijou de 6 minutes montre un petit garçon gothique, biberonné aux films de Vincent Price et aux nouvelles d'Edgard Allan Poe qui veut devenir un héros de cauchemars.
Ed Wood (1994) et sa rencontre avec Bela Lugosi constituera la traduction cinématographique de cette relation avec Vincent Price (qui jouera aussi l'inventeur dans Edouard aux mains d'argent). D'ailleurs si Tim Burton dit aimer tous ses films "même les plus moches", il concède que sa scène préférée est celle de la pieuvre dans Ed Wood quand "le pire réalisateur de tous les temps" demande à Bela Lugosi de se jeter dans l'eau froide et d'agiter une pieuvre gonflable pour faire croire à un combat.
"Bien sûr, le film parle de ma relation avec Vincent Price mais aussi de cette ligne très fine entre le beau et le laid. Ed Wood et moi faisons partie de la même famille, celle des cinéastes bizarres. On partage la même passion du cinéma, il ne lui manquait que tout le reste".
L'étrange Noël de Monsieur Jack occupe aussi une place à part dans sa filmo, celle du film – réalisé en stop motion – , dont le résultat à l'écran est fidèle à la projection qu'il s'était faite dans sa tête.
Mercredi, le retour
Mais que fait Tim Burton depuis la sortie de Dumbo en 2019 ? Comme d'autres illustres lauréats du prix Lumière, Martin Scorsese et Jane Campion, il travaille pour… Netflix, ce qui en dit long sur la déliquescence des studios. Mais Tim Burton n'a-t-il pas une responsabilité involontaire dans la décadence artistique hollywoodienne causée par la marvellisation de la production ? Qui a lancé le mouvement ? Qui a mis les super-héros en haut du box-office ? Qui a fait germer la notion de franchise ? Ses deux Batman avec Michael Keaton.
Fin novembre, Netflix diffusera sa série Mercredi inspirée par Wednesday, la fille de la Famille Addams. La grande cérémonie de remise du prix Lumière fut l'occasion de projeter sur grand écran quelques images donnant l'étrange sensation d'avoir été tournées par un réalisateur qui filme comme… Tim Burton.
Il en fallait bien davantage pour perturber l'ambiance. Les 3000 spectateurs avaient d'emblée fait un accueil monstre au réalisateur. Au point qu'on a vu son visage d'abord irradier de joie, puis au bord des larmes et enfin saisi d'angoisse car rien, ni lui, ni personne, ne semblait pouvoir stopper cette standing ovation géante, ce tsunami émotionnel charriant tant d'admiration et autant d'affection pour un créateur qui a su faire vibrer quelque chose au plus profond de chacun.


Présidente de l'Institut Lumière, Irène Jacob a mis des mots sur ce sentiment. Au discours cinéphile, elle a préféré exprimer son ressenti à propos "d'une œuvre qui s'attache aux êtres déchirés et recousus, qui élargit les esprits et repousse les murs, qui inverse les valeurs. Les monstres ne sont pas ceux qu'on croit".
Après avoir reçu le prestigieux trophée des mains de Monica Bellucci et essayé de se cacher, derrière, Tim Burton déclara très ému "De toute ma vie, je n'ai jamais ressenti autant d'amour que ce soir. Le festival Lumière est le plus pur des festivals car il n'est animé que par l'amour du cinéma".
De fait, pendant une semaine, plus d'une centaine de milliers de spectateurs ont envahi les salles pour plonger dans une rétrospective Sydney Lumet, découvrir la cinéaste suédoise Mai Zetterling, rencontrer Marlène Jobert, James Gray, Claude Lelouch… Et revoir tout Tim Burton.
