Shahrbanoo Sadat, une Agnès Varda afghane
Rencontre avec la réalisatrice de Wolf and Sheep, qui a remporté le prix Art Cinema à la Quinzaine des Réalisateurs.
- Publié le 21-05-2016 à 16h59
- Mis à jour le 21-05-2016 à 17h09

Comme l'Irak, l'Afghanistan a été essentiellement montré au cinéma et dans les documentaires à travers les événements tragiques des quinze dernières années : récit de guerre ou d'espionnage sur fond de radicalisme islamiste. Le plus souvent, en outre, il s'agit exclusivement de productions étrangères, tournées par des non-Afghans.
Sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs, Wolf and Sheep faisait d'autant plus figure de curiosité qu'il a été réalisé par une femme, Shahrbanoo Sadat. Petite mais énergique, souriante comme pas deux, charmante et charismatique, cette jeune femme nous a fait penser à une Agnès Varda afghane : volontaire, refusant d'être enfermée dans un rôle, s'emparant de la caméra pour révélé une réalité simple, mais caché, avec un sens de la poésie et, au naturel, beaucoup d'humour et de drôlerie.
Elle a été récompensée vendredi soir du prix Art Cinema, l'une des principales récompenses remises par les partenaires de la Quinzaine des Réalisateurs. Cette réalisatrice, également productrice, au parcours singulier, a connu la même adolescence que l'héroïne de son film, proscrite dans un village reculé du centre de l'Afghanistan. Loin d'une quelconque amertume, elle en a tiré une force tranquille et un désir profond de traduire à l'écran les réalités de son pays - pour contribuer au changement, mettre fin aux stéréotypes et permettre aussi à d'autres de suivre sa voie.
Wolf and Sheep le premier film authentiquement afghan que l'on découvre depuis des années. Comment l'avez-vous développé ?
Ce fut un projet très difficile. J'ai commencé la développement en 2008. Au départ, il était censé être un documentaire sur un médecin américain travaillant dans l'arrière-pays en Afghanistan. Par ce biais, j'espérais montrer la réalité dans les communautés rurales de l'Afghanistan. J'ai moi-même passé la fin de mon enfance et toute mon adolescence dans un village comme celui qu'on voit dans le film. J'ai mené des recherches pendant trois ans pour préparer le documentaire. Je voulais aborder la question des problèmes ophtalmologiques, très fréquents dans ces communautés. Moi-même j'en ai été victime. Peu avant le tournage, le médecin et son équipe ont été tués par les talibans, dans une embuscade. Parallèlement, je venais d'être sélectionnée avec ce projet par la Cinéfondation cannoise (qui octroie un budget pour l'écriture et le développement pratique d'un film). Je me retrouvais avec une bourse pour un projet qui n'existait plus. J'ai donc essayé de transposer le sujet sous forme de fiction. Du sujet sur une petite fille qui ne voit pas très bien, le récit a évolué vers quelque chose de plus général et précis à la fois : montrer la réalité des enfants grandissants dans ces communautés. Mais j'ai gardé le point de vue de l'adolescente, qui correspond un peu à mon expérience.
En quoi le portrait de cette jeune fille vous correspond-il ?
J'ai toujours été une proscrite, parce que je suis née et j'ai grandi en Iran. Je suis arrivé dans le village afghan dont mes parents étaient originaires à l'âge de sept ans et j'y suis restée jusqu'à mes dix-huit ans. Nous n'avions pas de voiture, pas d'électricité, par de télévision, rien. Il y avait une trentaine de familles. Dans les faits, personne ne savait ce qui passait au-delà des montagnes avoisinantes. Comme je venais de l'étranger, j'étais un peu tenue à l'écart. En plus, j'avais des problèmes de vue, qui n'avaient pas été identifiés. Tout cela faisait un peu de moi une proscrite parmi les enfants du village, comme l'adolescente dans le film. Comme j'étais isolée, j'ai beaucoup observé. Cela a aiguisé mon regard. Je réfléchissais beaucoup.
C'est ce qui vous a amené à vouloir devenir réalisatrice de documentaires ?
Oui, mais pas seulement. Venant d'Iran, j'étais aussi très curieuse sur mon pays. Dès que j'ai quitté le village et que mes parents m'ont emmenée à Kaboul, j'ai essayé de voir tous les films que je pouvais qui parlaient de l'Afghanistan. Mais j'ai toujours été déçue, même en colère, parce que je voyais ne correspondait jamais à la réalité que je connais. Les gens que je connaissais ne parlaient pas comme ceux des films, les questions abordées ne sont pas celles qui préoccupent les gens dans les zones rurales. J'en étais arrivée à me dire qu'il fallait réaliser enfin un film authentiquement afghan. Le cinéma vérité s'est rapidement imposé à mon esprit comme forme. Lorsque j'ai étudié en Europe, j'ai découvert les grands réalisateurs du cinéma vérité, britannique notamment. J'ai tenté d'adapter cette forme dans mon film, qui est à mi-chemin entre l'observation et la fiction.
On a du mal à imaginer comment une adolescente dans un village reculé d'Afghanistan a pu devenir réalisatrice ? Comment avez-vous fait ?
Enfant, je voulais devenir présidente ! Mes parents ont été réfugiés en Iran. Ils sont revenus dans leur village après quatorze ans d'exil. J'avais une connaissance d'un autre monde, d'autre réalité. Quand je me suis retrouvée dans ce village, avec cet isolement, c'était très difficile. Je voulais aller à l'école, sortir de là. Après trois ans, j'ai obtenu de pouvoir aller dans une école de garçons, dans une vallée voisine. Cela représentait six heures de trajet par jour, aller-retour, à travers les montagnes. Trois ans plus tard, en 2008, j'ai pu rejoindre ma soeur à Kaboul et étudier à l'université. J'ai obtenu une bourse, et j'ai pu étudier le cinéma.
La religion et la dimension communautaire est peu présente dans votre film. Parce qu'au quotidien cela n'est pas présent ou parce que vous vouliez éviter cet aspect-là ?
En Afghanistan, les différentes communautés vivent entre elles. Donc, il n'y a pas d' "étranger" dans les villages. Au contraire des grandes villes.
La légende du loup du Cachemire est réelle ?
Oui, c'est un conte très présent. Mes parents eux-mêmes y croyaient. Ce conte permet d'expliquer à l'origine des faits que les gens ne comprenaient pas. La légende est devenue finalement quelque chose auxquels les populations croient. Et elle a un rôle didactique. L'Afghanistan, comme d'autres pays, demeure un pays de tradition orale. Les contes et légendes sont le moyen par lequel on transmet certaines règles aux enfants.
D'où vient cette histoire ? Que signifie-t-elle ?
Dans les faits, elle a une origine politique. Elle remonte à la guerre avec les Britanniques. Ces derniers ont essayé de s'appuyer sur certains potentats locaux pour prendre le pouvoir et vaincre certaines communautés qui leur résistaient. Un de ces seigneurs envoyait ses hommes de main tuer les notables ou les leaders dans les villages. Ils opéraient la nuit, vêtus de peau de loup. C'est ainsi que la légende du loup s'introduisant dans les maisons pour tuer les gens est née. Là-dessus s'est greffée l'histoire du loup prenant la forme d'une femme et épousant le berger. Cet aspect est intéressant, parce que c'est pratiquement une histoire érotique qui permet de contourner l'interdit religieux qui entoure tout ce qui a trait à la sexualité. Mais il y a une tolérance pour les contes et légendes, qui permet de parler d'une femme, de l'amour, du corps de la femme même. C'est un exutoire. Cette femme-loup verte représente un fantasme réel pour certains habitants dans le centre de l'Afghanistan.
Où avez-vous tourné ?
Nous avons dû filmer en dehors de l'Afghanistan, au Tadjikistan. Pour plusieurs raisons : économiques, mais aussi parce que l'équipe était internationale, ce qui rendait compliqué les questions d'autorisation et de sécurité. Ensuite parce que je suis une femme et qu'il y avait plusieurs femmes dans l'équipe. Cela aurait été très compliqué de tourner en milieu rural, où le poids des traditions est très présent. Ce fut un dilemme pour moi, parce que je tenais vraiment à l'authenticité dans ce film, et délocaliser le tournage me semblait une trahison. Mais nous n'avons pas eu le choix. La nature au Tadjikistan est très proche de celle du centre de l'Afghanistan. Nous avons reconstruit un village à l'identique, avec un artisan local, et emmené les trente-huit comédiens afghans - qui sont des non professionnels et des proches de ma famille - là-bas. Malgré cela, ce fut encore un peu compliqué. Le poids culturel est terrible. Certains des figurants masculins battaient parfois leur femme devant nos yeux. Moi-même, ils me respectaient à peine. C'est pratiquement inconcevable pour eux de recevoir une directive de la part d'une femme, surtout une femme qui rit, qui parle avec des hommes, qui n'est pas voilée. Pour les scènes avec la femme-loup, nous avons dû tourner quasiment en secret, en équipe réduite. Mais le fait que les comédiens étaient des non professionnels était aussi positif. Je les ai dirigé comme si c'était un jeu, je leur décrivais la scène dans les grandes lignes, et je leur demandais de se comporter comme si c'était la réalité. On tournait des scènes improvisées comme cela en continuité.
Est-ce pour cette raison que les adultes sont peu présents dans le film ?
Non, je voulais vraiment me concentrer sur les enfants et les adolescents, et surtout la jeune fille. Cela a toujours été mon intention. Cela correspond aussi à la réalité, parce que ce sont les enfants qui montent dans les montagnes avec les troupeaux.
Il paraît que Wolf and Sheep n'est que le premier d'une série de cinq films.
Oui. Mon intention est de raconter l'histoire d'une même communauté et d'un même groupe de personnes à travers le temps. J'ai déjà un traitement pour la suite. Le film suivant s'appellera L'Orphelinat et sera situé dans les années quatre-vingts.
