Thierry Frémaux en démineur des questions qui fâchent à Cannes
Lundi après-midi, à la veille de l'ouverture du festival, le délégué général répondait aux journalistes sur la politique, la place des femmes ou l'intelligence artificielle.

- Publié le 12-05-2026 à 10h43

Lundi après-midi, à la veille de l'ouverture du 79e festival de Cannes, Thierry Frémaux répondait aux questions des journalistes. Des questions très nationales : pourquoi trois films espagnols en Compétition ? Pourquoi aucun film italien ? Pourquoi la quasi-absence des studios américains — à l'exception notable de Fast and Furious, qui célébrera son quart de siècle ce mercredi en séance de minuit, en présence de Vin Diesel et Michelle Rodriguez ? Ou plus générales, notamment sur le rôle politique d'un rendez-vous culturel aussi majeur que Cannes.
En février dernier, une polémique était née à la Berlinale, quand le président du jury Wim Wenders avait provoqué l'indignation de nombreux réalisateurs et acteurs en déclarant que "le cinéma devait rester en dehors de la politique", sur fond de tensions sur la question israélo-palestinienne. "Cette question soulevée à Berlin est régulièrement soulevée dans les festivals et a longtemps été réservée au Festival de Cannes, qui a longtemps été considéré comme très politique. L'est-il plus ou moins qu'avant ?", s'interroge Frémaux.
Lequel apporte son soutien à Wenders. "On n'a pas voulu comprendre ce qu'il voulait dire. Ce qu'il a voulu dire, c'est que la politique est sur l'écran. C'est ce qu'on dit aussi à Cannes. Les questions politiques sont avant tout celles de la parole des artistes dont nous montrons le travail", explique celui qui fête en 2026 sa 20e année à la tête de la sélection cannoise.

Historien du cinéma, Thierry Frémaux rappelle cependant que le Festival de Cannes "est né sous les auspices de la politique" en 1939 pour contrer la Mostra de Venise, aux mains des fascistes italiens. Et que le palmarès a souvent récompensé de grands films politiques, comme L'Homme de fer d'Andrzej Wajda en 1981, en plein mouvement Solidarność en Pologne, ou Un simple accident de l'Iranien Jafar Panahi l'année dernière.
"Ni les jurés, ni les organisateurs n'ont à donner leurs opinions en dehors des films. Vous avez aussi des cinéastes qui ne sont pas politiques, qui vont parler d'amour ou d'autres choses. Il faut aussi le respecter. Je crois que la qualité d'une sélection, c'est de faire ce voyage dans l'art cinématographique", plaide Frémaux.

Les femmes à Cannes, juste sur l'affiche ?
L'autre question qui fâche chaque année, c'est celle de la place des femmes à Cannes, avec seulement 5 réalisatrices en lice pour la Palme d'or. Certains, dont Le Monde, ayant vu dans le choix de l'affiche de cette 79e édition (Susan Sarandon et Geena Davis dans Thelma et Louise de Ridley Scott) une forme de "féminisme washing". Et là, Thierry Frémaux ne cache pas son agacement.
Le délégué général défend son festival, en précisant que le celui-ci a signé une charte avec le collectif 50/50 pour arriver à la parité dans les instances du festival, dans les jurys, mais pas dans la sélection des films. "D'ailleurs, Agnès Varda m'avait fait promettre de ne jamais choisir un film parce qu'il avait été réalisé par une femme", confie Frémaux.
Pour justifier la minorité de films de femmes en sélection officielle (34 %), le délégué général pointe que les réalisatrices ne représentaient que 28 % sur les 2 850 films venus du monde entier qui ont été visionnés par le comité de sélection pour cette édition 2026.

Un retour aux films bio ?
L'autre question sur toutes les lèvres, c'est celle de la place qu'occupera l'intelligence artificielle dans le cinéma. Frémaux ne se montre pas trop inquiet, n'y voyant qu'un prolongement du numérique, qui a déjà bouleversé le 7e Art. "L'IA est à l'intelligence ce que la bicyclette électrique est à la bicyclette. Pour savoir faire du vélo électrique, il faut savoir faire du vélo…", plaisante-t-il. En confiant qu'il n'a toujours pas vu le premier film entièrement conçu en IA qu'on nous promet depuis un petit temps déjà. "On l'aurait peut-être montré pour dire non à cela…"
Défenseur acharné de la salle et amoureux des films des frères Lumière, Thierry Frémaux est un nostalgique du cinéma à l'ancienne, celui d'une image "à qui l'on pouvait faire confiance". Et ce gastronome averti d'utiliser l'image du vin nature. "Pour moi, le dernier grand film bio, c'est Apocalypse Now. Le nombre d'hélicoptères qu'on voit dans la scène des Valkyries, c'est celui que Coppola avait. Aujourd'hui, un type dira à son responsable des effets spéciaux : je n'en ai que six, mets-en 10 ou 15… L'IA est une manière d'aller encore plus loin, avec un risque plus grand encore de mensonge…", réfléchit le délégué général.
"Pour moi, on n'en est pas là. J'ai vu, comme vous, une comédienne très belle mais fake (Tilly Norwood, actrice entièrement créée par l'IA, NdlR). Mais surtout, j'ai su qu'il y en a des dizaines toutes prêtes. Qu'est-ce que ça va donner ? Peut-être que cela permettra aussi de revenir au cinéma bio, avec des films qui, comme dans le vin, diront qu'ils ont été faits sans IA…", conclut-t-il.