Dany Carrel : "Jean Gabin était un merveilleux partenaire"
Nous avons retrouvé l'inoubliable interprète du "Pacha" et d'un "Idiot à Paris".
- Publié le 24-01-2021 à 16h53

Michel Audiard disait que Dany Carrel était, avec Bernard Blier, la meilleure interprète de ses dialogues.
Mais qu'est devenue cette ravissante actrice eurasienne dont le visage et la silhouette séduisaient autant qu'ils détonaient dans la France des années 60 ?
Voici trente ans, Dany Carrel avait écrit un livre, "L'Annamite". Elle racontait comment née d'une mère vietnamienne (l'Indochine à l'époque), elle était revenue en France dans les bagages de son père puis à la mort de celui-ci avait été placée par une belle-mère peu aimante dans un orphelinat tenu par des religieuses.
Depuis lors, Dany avait disparu des écrans. On ne la voyait même pas chez Arthur, Ruquier ou Thierry Ardisson où elle aurait eu des anecdotes à raconter. Et comme son livre se terminait sur l'annonce de son cancer, on pouvait craindre le pire.
Eh bien non, Dany Carrel se porte encore bien. À 88 ans déclarés - mais cela pourrait être 85 ans, car l'état-civil vietnamien ne peut pas fournir de document exact - "la môme", comme l'appelait Jean Gabin, coule des jours heureux en Normandie, non loin de Deauville et de la Côte fleurie. Elle habite une vaste propriété avec des chevaux et deux maisons, une pour elle et son mari, l'autre pour ses enfants.
C'est là que nous avons pu la joindre par l'entremise d'Alain Stouvenel, animateur du site BDFF (Base de données du film français).
Au téléphone, la voix est claire, précise, avec ce petit accent qui rappelle La Fleur, la prostituée au grand cœur d'un "Idiot à Paris".
Vous avez disparu des écrans depuis trente ans. Pourquoi ?
"J'ai eu un cancer du sein voici trente ans, puis un deuxième. Et récemment, j'ai attrapé le Covid. Je suis sortie de l'hôpital voilà un mois et demi. J'avais perdu le sens du goût. Encore aujourd'hui, quand j'avale une gorgée de champagne, je le trouve amer. Moi qui adore le champagne !"
Tout de même, le cinéma ou la télévision auraient pu faire appel à vous.
"Le problème est que vu mon état de santé, les assurances ne voulaient plus me couvrir. Ma maladie m'a également rattrapée alors que je jouais Laisse parler ta mère au théâtre. Je suis tombée sur scène. C'était très gênant. Du coup, j'ai préféré tourner la page. Je n'ai jamais eu la volonté de m'accrocher coûte que coûte à ce métier. D'ailleurs au départ, je voulais devenir médecin. Mais je n'avais pas les moyens de me payer de longues études. Alors, j'ai fait des petits boulots pour gagner ma vie et de fil en aiguille, j'ai débuté au cinéma."
Pour le grand public, vous restez la Nathalie du "Pacha".
"Et pourtant, ce n'est pas mon film préféré. Je n'avais pas un grand rôle à défendre. Je préfère de loin Piège pour Cendrillon, le film d'André Cayatte que j'avais tourné quelques années auparavant et où je jouais trois personnages mais que pas grand monde n'avait vu. Heureusement, il a été réédité en DVD."
Pour une jolie femme, ce n'était pas trop dur d'être confrontée au milieu du cinéma ? Quand on lit ces histoires de harcèlement…
"Alors moi, je n'ai jamais vécu ce genre de situation. Il faut dire que je ne rencontrais pas les producteurs, seulement les acteurs et les metteurs en scène. Une seule fois, un producteur américain de la Columbia a voulu sortir avec moi mais j'ai refusé et le film ne s'est d'ailleurs pas fait. Du côté des acteurs, pas de problème non plus ni chez les Français ni chez les Américains. Mais j'ai appris par la suite que beaucoup d'acteurs américains étaient homosexuels !"
Quels souvenirs gardez-vous de tous ces comédiens et comédiennes que vous avez côtoyés ?
"Je regrette surtout que la plupart ont disparu. En quelques années, j'ai perdu plein de copines. Annie Girardot, Jeanne Moreau, Stéphane Audran, Marie-José Nat. Elles sont toutes parties dans les étoiles !"
Vous croyez en Dieu ?
"Ça dépend. Des jours oui, des jours non ! Mais j'ai été élevée par les bonnes sœurs. Ça laisse des traces !"
Et comment cela se passait avec vos partenaires masculins ?
"Je garde un souvenir particulier de Gérard Philipe sur le tournage des Grandes manœuvres. J'ai même eu une aventure avec lui. Je me suis bien entendue aussi avec le metteur en scène René Clair. Mais sur le plan professionnel, le plus agréable fut Jean Gabin. Et pourtant, je n'en menais pas large. Sur notre première rencontre, pour Des gens sans importance d'Henri Verneuil, je jouais sa fille. Gabin m'ignorait complètement. Il ne me disait même pas bonjour. Et moi, je devais tourner une scène où je le traitais de tous les noms. J'y suis allée de tout mon cœur et lorsque Henri Verneuil a dit 'Coupez', Gabin m'a touché le ventre et a dit au metteur en scène : 'La môme, elle en a là-dedans.' Il avait fait exprès de me mettre mal à l'aise pour que je donne le meilleur. Le problème de Gabin, c'est qu'il mangeait trop. Il prenait son repas à 11 h avant le début du tournage et il recommençait à la fin de la prise. Et c'était des plats très costauds comme du cassoulet. Un régime qui a fini par lui coûter la vie."
Parmi vos autres partenaires, on se souvient d'Albert Rémy dans "Un Idiot à Paris" ou de Bernard Fresson dans "Trois milliards sans ascenseur".
"Albert Rémy était déjà malade sur le tournage mais je ne le savais pas. Il est mort quelques mois plus tard. Bernard Fresson était très gentil mais c'était l'acteur le plus angoissé que j'ai jamais rencontré. Je me souviens aussi de Serge Reggiani et de Marcel Bozzuffi mais ce dernier fumait beaucoup et c'est sans doute ce qui l'a tué. J'ai eu des rapports délicieux avec Romy Schneider sur le tournage de L'enfer, le film que devait tourner Clouzot et qui n'a jamais été achevé."
Votre duo avec Jean Lefebvre sur le tournage d'un "Idiot à Paris" fonctionnait très bien.
"C'était son premier film en vedette et il était adorable. Par la suite, on nous a proposé de jouer une pièce de théâtre qui s'appelait La voisine du dessus. Et là, il n'était plus le même. Il était devenu très froid. Je ne pouvais pas jouer une pièce à deux dans ces conditions et je me suis retirée."
Depuis que vous avez arrêté de travailler, vous donnez peu d'interviews.
"C'est un choix. Je préfère vivre dans une relative discrétion. J'ai fait une exception quand on m'a dit que vous étiez un journaliste belge. J'ai toujours adoré la Belgique. Quand je partais en tournée avec les Galas Karsenty, je demandais toujours qu'il y ait des représentations en Belgique. Le public belge est très accueillant. Il se lâche complètement. J'ai passé des bons moments chez vous surtout lorsqu'on allait souper après la pièce. Car j'adore manger !"
Vous avez gardé des liens avec le monde du spectacle ?
"Non, j'ai perdu tout contact. Les seules exceptions sont le producteur Dominique Besnehard et le journaliste Henri-Jean Servat qui m'a rendu un bel hommage à la Cinémathèque de Nice."
Comment vivez-vous aujourd'hui ?
"Je vis à la campagne, entourée de ma famille. Je rattrape le temps que je n'ai pas pu consacrer à ma famille quand je travaillais avec les voyages à l'étranger, les tournées au théâtre. Mais je suis contente de la vie que j'ai eue. J'ai fait de belles rencontres. Je suis mariée depuis 54 ans avec un homme qui n'est heureusement pas jaloux."
Il aurait des raisons de l'être ?
"Déjà dans ce métier, tout le monde vous appelle 'ma chérie'. Et puis, beaucoup d'hommes ont traversé ma vie. Des hommes mariés aussi. C'était assez excitant. Mais je n'en parlais pas sur tous les toits. Je me suis bien amusée. J'ai eu ce que j'ai voulu."
Votre carrière est émaillée de plusieurs scènes osées, voire dénudées, ça ne vous gênait pas ?
"Mais je ne suis pas du tout pudique ! Au contraire. J'ai trop souffert chez les bonnes sœurs où on devait garder ses vêtements même pour prendre son bain ! J'ai pu me libérer au cinéma où je me suis déshabillée sans difficulté. On me voit complètement nue dans La petite vertu ainsi que dans Piège pour Cendrillon."
Vous semblez en bonne forme. Quel est votre secret ?
"Je suis entrée dans ma dernière saison mais je suis en harmonie. Je n'ai pas de haine. Je ne regrette rien. Je ne retiens que le meilleur. Il faut toujours faire preuve d'indulgence. Cela nous rend léger à l'intérieur. Par contre, je plains les jeunes qui sont confrontés à ce terrible virus, à tous ces artistes qui se retrouvent sans travail après avoir appris 2000 lignes de texte. En comparaison, je n'ai vraiment pas à me plaindre. La vie m'a fait plein d'anicroches mais tant pis, je m'accroche."
Une conclusion que n'aurait pas reniée Michel Audiard.
