À Venise, le Lion d'or récompense Jim Jarmusch plutôt que Gaza
Samedi soir, à la surprise générale, le jury d'Alexander Payne a sacré le cinéaste américain pour le très beau "Father Mother Brother Sister" et non le très fort "The Voice of Hind Rajab", qui a décroché le grand prix.

- Publié le 07-09-2025 à 10h44
- Mis à jour le 07-09-2025 à 11h48

Président du jury de la 82e Mostra de Venise, Alexander Payne a-t-il fait preuve d'un manque de courage ? Samedi soir, alors que l'on s'attendait au sacre de The Voice of Hind Rajab de Kaouther Ben Hania, c'est finalement Father Mother Sister Brother de Jim Jarmusch qui a remporté, à la surprise générale, le Lion d'or. Vingt ans après avoir emporté le Grand Prix à Cannes pour le magique Broken Flowers.
Absent du grand écran depuis en 2019, le réalisateur américain de 72 ans nous disait à Venise avoir été découragé par le tournage de ce film de zombies emmené par un casting quatre étoiles. Son retour, il l'a donc fait avec un film minimaliste. Soit trois histoires de famille incarnées par de grands comédiens (Adam Driver, Tom Waits, Cate Blanchett, Charlotte Rampling, Vicky Krieps…) et infusées de l'humour de Jarmusch. Une œuvre d'une grande humanité que l'on n'imaginait ceci dit pas aussi haut au palmarès…
En recevant son Lion d'or sur scène, Jarmusch est resté d'une grande sobriété, ne faisait aucune allusion politique, notamment à la situation à Gaza. Dimanche dernier, celui qui a fait une demande de visa à long terme pour s'installer en France et fuir l'Amérique de Trump, avait cependant réagi à la polémique concernant son distributeur MUBI. Lequel a été refinancé à hauteur de 100 millions de dollars par la société de capital-risque californienne Sequoia Capital, qui possède Kela, une société de défense israélienne active dans la guerre à Gaza. "J'ai bien sûr été déçu et assez déconcerté par cette relation", avait déclaré le réalisateur. Avant d'ajouter : "Si vous commencez à analyser chacune de ces sociétés cinématographiques et leurs structures de financement, vous allez découvrir beaucoup de choses sordides…"

Le choc du festival
Gaza aura été omniprésent dans une bonne partie des conversations sur le Lido durant la quinzaine, ainsi que dans les discours de remerciements lors de la cérémonie de clôture.
Retraçant le martyre d'une Palestinienne de six ans, assassinée par l'armée israélienne en janvier 2024 alors qu'elle avait passé plus de trois en heures en ligne avec le Croissant-Rouge en suppliant qu'on lui vienne en aide, The Voice of Hind Rajab a mis le cauchemar des Gazaouis au centre de la scène du 7e Art.
C'est très clairement le film de cette 82e Mostra de Venise. Peut-être pas un "grand film", mais un film-choc, qui a provoqué les larmes et la colère. Lors de sa présentation officielle, mercredi après-midi, la Sala Grande du Palazzo del Cinema l'a accueilli par une standing-ovation de 23 minutes (un record), durant lesquels Joaquin Phoenix et Rooney Mara (qui se sont ajoutés comme producteurs du film pour lui apporter leur soutien, tout comme Brad Pitt ou Jonathan Glazer), ont applaudi sans discontinuer…
"La voix de Hind était un appel à l'aide que le monde entier a entendu, mais personne n'a répondu. Sa voix continuera à résonner jusqu'à ce que les responsabilités et la justice soient établies. Le cinéma ne peut pas la ramener, ni effacer l'atrocité dont elle a été victime, mais il peut préserver sa voix", a lancé la réalisatrice Kaouther Ben Hania, au moment de recevoir le Grand Prix, qu'elle a dédié au Croissant-Rouge palestinien. Au milieu de la fiction, la cinéaste utilise en effet la vraie voix de la petite fille, dans un effet de réel d'une rare puissance.
Ce n'est pas seulement l'histoire de Hind, c'est l'histoire d'un régime israélien criminel, qui agit en toute impunité..
"Ce n'est pas qu'une question de mémoire, mais aussi d'urgence. La mère et le petit frère de Hind sont toujours à Gaza, leurs vies sont toujours en danger. J'exhorte les dirigeants du monde à les sauver", a exhorté la cinéaste tunisienne.
"Ce n'est pas seulement l'histoire de Hind, c'est l'histoire d'un régime israélien criminel, qui agit en toute impunité… Que Hind repose en paix, que ses tueurs ne puissent jamais fermer l'œil. Et Free Palestine !", a conclu la réalisatrice. Laquelle a refusé que The Voice of Hind Rajab soit montré en Israël. "Je voudrais montrer mon film à Gaza. Mais est-ce possible ? Non. Donc, non, je ne le projetterai pas en Israël ?", nous expliquait-elle vendredi après-midi en interview.

Un choix polémique
La décision d'Alexander Payne a non seulement surpris, elle a aussi interrogé beaucoup de journalistes. Ainsi, samedi, une rumeur circulait-elle sur le Lido, affirmant que l'un des membres du jury — composé des réalisateurs iranien Mohammad Rasoulof, roumain Cristian Mungiu, français Stéphane Brizé et italienne Maura Delpero, ainsi que des comédiens chinois Zhao Tao et brésilienne Fernanda Torres — avait menacé de démissionner si le Lion d'or n'était pas attribué au film de Kaouther Ben Hania.
Lors de la conférence de presse qui a suivi le palmarès, Payne a démenti cette rumeur. Mais il n'a pas clairement assumé son choix esthétique, plutôt que politique. "Si nous avions voté la veille ou le lendemain, cela aurait pu être différent… Nous aimons et défendons profondément ces deux films", s'est-il justifié, ajoutant que cela s'est joué "à 0,000001 %".
Dès l'ouverture du festival, Alexander Payne, marchant sur des œufs, avait ceci dit précisé qu'il était ici pour le cinéma, pas pour la politique, refusant, lors de la conférence de presse des différents jurys le 27 août dernier, de répondre à une question sur le rôle du cinéma dans la situation à Gaza. "Franchement, je me sens un peu mal préparé pour cette question. Je suis ici pour juger et parler de cinéma. Mes opinions politiques, j'en suis sûr, sont en accord avec beaucoup des vôtres. Mais en ce qui concerne ma relation avec le festival et ce que fait l'industrie sur cette question, je dois y réfléchir un peu pour vous donner une réponse mesurée."

L'absence de François Ozon
Si le jury a néanmoins composé un très beau palmarès, l'absence de L'Étranger de François Ozon paraît incompréhensible, tant le Français réussit une adaptation parfaite du roman d'Albert Camus. D'autant plus incompréhension que le prix de la mise en scène est allé à Benny Safdie, qui signe avec The Smashing Machine (porté par Dwayne "The Rock" Johnson) l'un des films les plus faiblards de la Compétition.
En récompensant deux de ses compatriotes, Jarmusch et Safdie, Alexander Payne se place en tout cas du côté du cinéma indépendant américain, ayant logiquement délaissé les trois productions Netflix (bien plus formatées) : Jay Kelly de Noah Baumbach, A House of Dynamite de Kathryn Bigelow et le Frankenstein de Guillermo Del Toro.

Toni Servillo récompensé
Du côté des comédiens, le choix du jury est logique. Impérial en président de la république italienne à la veille de quitter le pouvoir dans La Grazia de Paolo Sorrentino (l'un des grands films de cette édition), Toni Servillo décroche enfin, à 66 ans, un prix majeur. Tandis que la Chinoise Xin Zhilei est magnétique dans The Sun Rises on Us All de Cai Shangjun. Solaire dans le très étrange Silent Friend de la Hongrois Ildiko Enyedi, l'Allemande Luna Welder a quant à elle décroché le prix Marcello Mastroianni du meilleur jeune acteur.
Quant au prix du scénario, remis à À pied d'œuvre de Valérie Donzelli, il est, lui aussi, amplement mérité. En adaptant le livre publié en 2023 par l'ancien photographe Franck Courtès, la cinéaste française signe une exploration tout en délicatesse du déclassement social et de la précarité.
Soit l'un des plus beaux films de cette édition 2025 de la Mostra de Venise, qui a proposé une sélection solide et démontré une fois de plus la vigueur du cinéma contemporain, capable d'affronter à bras-le-corps les grandes questions qui se posent à un monde marchant de plus en plus sur la tête.

Le palmarès de la 82e Mostra de Venise
Compétition
- Ours d'or du meilleur film : Father Mother Sister Brother de Jim Jarmusch (États-Unis/France/Irlande)
- Grand Prix du jury : The Voice of Hind Rajab de Kaouther Ben Hania (Tunisie/France)
- Lion d'or du meilleur réalisateur : Benny Safdie pour The Smashing Machine (États-Unis/Japon)
- Coupe Volpi de la meilleure actrice : Xin Zhilei dans The Sun Rises on Us All de Cai Shangjun (Chine)
- Coupe Volpi du meilleur acteur : Toni Servillo dans La Grazia de Paolo Sorrentino (Italie)
- Meilleur scénario : Valérie Donzelli et Gilles Marchand pour À pied d'œuvre (France)
- Prix spécial du jury : Sotto le nuvole de Gianfranco Rosi (Italie)
- Prix Marcello Mastroianni du meilleur jeune comédien : Luna Welder dans Silent Friend d'Ildiko Enyedi (Allemagne/France/Hongrie)
Autres prix
- Prix du public : Calle Malaga de Maryam Touzani (Maroc/France/Belgique)
- Prix Luigi De Laurentis du meilleur premier film : Short Summer de Nastia Korkia (Allemagne/France/Serbie)
- Prix Fipresci de la critique internationale Compétition : Silent Friend d'Ildiko Enyedi (Allemagne/France/Hongrie)
- Prix Fipresci de la critique internationale Orizzonti/Settimana della Critica/Giornate degli : Agon de Giulio Bertelli (Italie/États-Unis/France), présenté à la Settimana della Critica
Orizzonti
- Meilleur film : En el camino de David Pablos (Mexique)
- Meilleur réalisateur : Anuparna Roy pou Songs of Forgotten Trees (Inde)
- Meilleure actrice : Benedetta Porcaroli dans Il rapimento di Arabella de Carolina Cavalli (Italie)
- Meilleur acteur : Giacomo Covi dans Un anno di scuola de Laura Samani (Italie/France)
- Prix spécial du jury : Lost Land d'Akio Fujimoto (Japon/France/Malaisie/Allemagne)
- Meilleur scénario : Ana Cristina Barragán pour Hiedra d'Ana Cristina Barragán (Équateur/Mexique/France)