Le crépuscule de la vie d'Indiana Jones, selon James Mangold
En salles ce mercredi, "Le Cadran de la destinée" est le cinquième et dernier volet des aventures d'Indiana Jones. Reprenant les rênes de la réalisation à Steven Spielberg, James Mangold prend en compte l'âge du personnage et d'Harrison Ford pour signer un bel adieu au plus emblématique archéologue du grand écran.

- Publié le 27-06-2023 à 18h27
- Mis à jour le 29-06-2023 à 13h57

Ce mardi après-midi, à la veille de la sortie en salles d'Indiana Jones et le Cadran de la destinée, James Mangold en assurait la promotion par Zoom depuis Londres. Dévoilé en grande pompe en avant-première au 76e Festival de Cannes, ce cinquième volet de la saga (cf. ci-dessous) est aussi le dernier. À 80 ans, Harrison Ford n'a en effet plus vraiment l'agilité nécessaire pour faire illusion dans le rôle de l'archéologue aventurier… Mais il peut compter sur l'aide de Phoebe Waller-Bridge, dans le rôle de sa filleule, pour partir à la recherche, de New York à la Grèce, en passant par la Sicile et le Maroc, d'un mystérieux cadran qui aurait été créé par Archimède à Syracuse au IIIe siècle av. J-C. Sensément capable de prédire des failles temporelles, cet artefact antique attise également la convoitise d'un ancien nazi recruté par la Nasa, campé par Mads Mikkelsen…

Indiana Jones est une franchise iconique depuis plus de 40 ans. Quel a été le principal défi pour vous en réalisant le dernier épisode de la saga ?
Le plus grand défi était de trouver une histoire qui fasse sens aujourd'hui et qui affronte honnêtement l'âge d'Indiana Jones, sans faire semblant qu'il a 40 ans, alors qu'il approche des 80 ans. On souhaite tous rester jeune à jamais mais, même dans une fantaisie comme Indiana Jones, il y a une part de réalité. Et la réalité, c'est que notre acteur ne ressemble plus à ce qu'il a été… J'aurais pu le remplacer par un cascadeur à chaque fois qu'il saute, le film n'aurait pas été meilleur. Surtout, cela aurait été moins honnête vis-à-vis du moment de la vie auquel est arrivé ce personnage. Ce défi est en relation avec la relique qu'ils poursuivent et avec le thème de tout le film qui, pour moi, parle du temps lui-même. Le fait que l'on vieillit tous, même les héros, mais aussi le temps qui passe dans la façon dont le monde change autour de nous et le fait qu'on doit s'y adapter…
Est-ce pour ça que vous ramenez les Nazis dans l'histoire ?
Le combat d'Indy contre l'ignorance, le sectarisme, les mensonges et le fascisme est une constante de cet univers. Et j'ai trouvé qu'il serait intéressant d'évoquer des Nazis vivant dans un monde moderne. Les trois premiers Indiana Jones se déroulaient dans une sorte d'Âge d'or, non seulement du cinéma, mais aussi de l'Histoire. Dans les années 1930 et 1940, le sens du devoir, du bien et du mal était très clair. Cela infuse ces films, ça leur donne leur ton, leur style, proches de l'Âge d'or du cinéma, tout comme l'était la musique de John Williams. Le héros portait un Fedora, un revolver… Du début à la fin, il y avait une unité thématique et stylistique, comme un hommage à ce qui a tant inspiré Steven (Spielberg) et George (Lucas).
Le défi, dans le quatrième film et certainement pour moi dans le cinquième, c'est qu'Indiana Jones se déroule cette fois dans le monde moderne. Dans Le Crâne de cristal, qui se situe dans les années 1950, et plus encore dans Le Cadran de la destinée, qui se déroule à la fin des années 1960, le monde n'est plus aussi clair en termes de bien et de mal. L'ennemi de mon ennemi est mon ami… Le monde ne cherche plus à découvrir les secrets de son passé, mais il se tourne vers son avenir, dans l'exploration spatiale, l'énergie nucléaire… La culture des jeunes n'a plus rien avoir avec celle des générations précédentes ; il y a un rejet chez les jeunes de ce qu'ont fait les générations qui les ont précédés. Les Nazis sont une constante dans ces films, mais on a ici une nouvelle idée : comment ont-ils infiltré notre vie occidentale, comment leur philosophie a infusé. Pour moi, ce n'est pas tant une réflexion sur la situation actuelle que sur les temps modernes, où les mêmes forces occupent désormais des positions moins faciles à identifier rapidement, comme c'était le cas auparavant.
Le film met en scène l'importance de la science, à travers la référence à Archimède, notamment. C'est une question qui vous importe ?
L'une des beautés du personnage d'Indiana Jones, c'est que c'est un homme de science. Malgré le fait que chaque film le confronte constamment à des choses qui sont au-delà de toute imagination, il reste scientifique et logique dans sa façon de percevoir le monde. Il ne passe pas son temps à croire en la magie, mais beaucoup plus à croire en ce qui peut être prouvé, en ce qui est réel, vrai. Bien que notre film ne se déroule pas en 2023, 1969 est une métaphore parfaitement adaptée, parce que c'est en quelque sorte le début de la fin d'un monde reposant sur des faits. C'est le moment où a commencé le tribalisme dans lequel même nous vivons actuellement, où l'on choisit les faits méticuleusement pour prouver ce que l'on veut démontrer…
Comme dans Logan pour le personnage de Wolverine, ce Indiana Jones marque la fin d'une ère…
Mon inspiration avec Logan était de faire un comic plus dur, qui reflétait du mieux possible l'époque contemporaine, mais aussi à chercher la vulnérabilité dans un personnage indestructible. C'est très difficile de faire un film sur un personnage indestructible ; il n'y a pas d'enjeu, puisqu'il ne peut pas être blessé. Mais ce qui est intéressant chez Logan, c'est que, bien sûr, il est blessé. Toute sa vie a été une souffrance. C'est une sorte d'extension du monstre de Frankenstein, une création commune de la Nature et de l'Homme qui a fait de lui une arme de mort ambulante. C'est cela qu'il doit comprendre et comment trouver la paix avec cela ?
Ce Indiana Jones présente aussi un héros au crépuscule de sa vie, mais dans un spectre totalement différent. Les films d'Indiana Jones sont humoristiques, contrairement à beaucoup de films d'action et d'aventure aujourd'hui. L'action n'est pas si crue, elle est plus ludique. Cela devient presque un ballet ou un numéro musical, souvent avec des touches humoristiques. La façon dont Steven et moi l'avons mise en scène est plus inspirée par Buster Keaton que par James Bond. Keaton a toujours joué un être humain fragile, qui survit parfois juste par pure chance, et non grâce à ses compétences particulières, parce qu'il avait les bons outils ou qu'il était capable de sauter par-dessus une crevasse d'un seul bond. Ce qui fait une grande partie du charme des films Indiana Jones, c'est qu'ils existent dans ce lien entre le travail sur le personnage et l'action. Le héros n'est pas un bouclier contre toutes les armes, il est vulnérable et même phobique à propos de certaines choses…
L'action dans Indiana Jones est plus inspirée par Buster Keaton que par James Bond.
Était-ce un rêve de tourner avec Harrison Ford ?
Le rêve d'une vie ! Nous sommes amis depuis un certain temps. J'ai travaillé avec lui en tant que producteur sur un film précédent (L'Appel de la forêt en 2020, NdlR). Je l'adore. C'est l'une de nos icônes, de nos légendes du grand écran. Mais, au-delà de sa célébrité, c'est un acteur unique. Malgré son statut d'immense star de cinéma, on ne travaille pas avec lui comme avec une star. À quoi vais-je ressembler ? Je veux les meilleures répliques, les meilleures scènes, tous les moments héroïques… Harrison est un artiste, qui creuse toujours l'humanité de son personnage. L'attrait des films Indiana Jones et du travail d'Harrison en général repose, non seulement sur sa beauté et son charme, mais aussi sur le fait qu'il aime explorer les faiblesses, les excentricités et même les défauts de ses personnages, même lorsqu'ils sont dans une position héroïque. Il n'a pas peur de dépeindre un héros qui ressemble plus à vous ou à moi. Et cela inclut son timing et ses touches comiques vraiment habiles, qui participent au charme des films Indiana Jones.
Après avoir commencé votre carrière avec des films indépendants comme Heavy en 1995 ou Copland en 1997, vous avez réalisé deux films de la franchise X-Men, un Indiana Jones. Vous allez réaliser une préquelle à la saga Star Wars… Comment trouve-t-on sa place, en tant qu'auteur, dans de grosses productions comme celles-là ?
J'aimerais pouvoir vous dire que c'est très différent… Je n'aurais jamais pu faire un film de cette ampleur quand j'ai fait Heavy… Je crois avoir acquis, au fil des années, des compétences qui me permettent de comprendre comment mener un navire aussi lourd qu'une production comme celle-ci. Mais mon travail consiste toujours à déplacer les acteurs dans un espace, devant un rectangle imaginaire pour créer un cadre, une histoire. Tout ce que je pourrais dire, c'est que je fais très attention, au départ, à la liberté que j'aurai sur un projet. Cela ne signifie pas que je suis là pour saper ce que je fais, par exemple pour subvertir d'une manière ou d'une autre Indiana Jones. Mais c'est clairement dans mes cordes de faire un film sur un personnage au crépuscule de sa vie, avec un passé qui le hante. Ce sont des thèmes qui m'intéressent beaucoup. Et c'est ce que j'ai proposé à Harrison, Steven, Kathy (Kennedy, la présidente de Lucasfilm, NdlR) et George quand je suis arrivé sur le projet. Ils auraient pu refuser une telle prémisse…
Je trouve ces questions vraiment intéressantes à poser. Par opposition à une franchise ou à de plus gros films que j'ai toujours évités. Des films qui, selon moi, ne sont que la promotion d'une gamme de produits ou qu'un épisode très coûteux de la plus grande série télévisée au monde (Mangold vise les films du Marvel Cinematic Universe, NdlR). Mes films commencent quand le rideau se lève et se terminent quand il se referme. Je ne saurais pas raconter la meilleure histoire en deux heures et en même temps une histoire servant d'autres films qui n'ont pas encore été réalisés. Je ne suis pas du tout surpris que les grandes entreprises veuillent construire ces énormes univers. Mais je me demande parfois pourquoi le public amène de l'eau à leur moulin, en exigeant que ces univers soient toujours plus homogènes, alignés les uns avec les autres. Ce n'est pas dans son intérêt. Vous obtiendrez des histoires plus intéressantes si vous libérez les artistes, comme l'étaient les auteurs de bandes dessinées pour raconter leurs propres versions de Wolverine, Superman, The Flash, Batman ou Wonder Woman, avec des looks, des histoires, des tons différents…

La saga Indiana Jones
Imaginé par George Lucas, Indiana Jones débarque au grand écran en 1981 dans Les Aventuriers de l'arche perdue. Le rôle est attribué au Han Solo de Star Wars : Harrison Ford, alors âgé de 39 ans. Tandis que Lucas confie la réalisation de ce grand spectacle à son pote Steven Spielberg. On est en 1936 et Indy s'attaque pour la première fois à ses ennemis préférés : les Nazis, qui tentent de s'emparer de l'Arche d'alliance biblique.
Carton au box-office mondial avec 390 millions de dollars de recettes (pour un budget de 20 millions), le film connaît rapidement une suite : Le Temple maudit, sorti trois ans plus tard. L'intrigue se déroule un an plus tôt, en 1935, et emmène le Pr Jones en Inde, sur les traces d'une inquiétante secte. Le film empoche 333 millions de dollars au box-office.
En 1989, dans La Dernière Croisade, Lucas et Spielberg retrouvent les éléments du premier volet, en plongeant Indy et son père (Sean Connery) dans l'Allemagne nazie, cette fois à la poursuite du saint Graal. La mythologie du personnage est définitivement forgée dans ce qui reste, pour beaucoup, le meilleur épisode de la saga, qui rapportera 474 millions de dollars.
En 2008, Lucas et Spielberg relancent la franchise avec un film raté (malgré ses 790 millions de dollars de recettes) : Le Royaume du crâne de cristal, qui se déroule cette fois en pleine guerre froide, avec une grande méchante soviétique (Cate Blanchett) tentant de mettre la main sur un crâne appartenant à une civilisation extraterrestre.
Indy s'y trouve un fils, Shia LaBeouf, "cancellé" dans le dernier volet, Le Cadran de la destinée. Accusé de violences conjugales et d'agression sexuelle début 2021, celui-ci a été remplacé par l'Anglaise Phoebe Waller-Bridge, dont le personnage semble destiné à reprendre le flambeau de l'aventurière intrépide…

James Mangold, auteur de blockbuster
Auteur de films d'auteur personnels comme Copland, avec Sylvester Stallone et Harvey Keitel en 1997, Une vie volée avec Winona Ryder en 1999 ou Walk the Line avec Joaquin Phoenix et Reese Witherspoon en 2005, James Mangold s'est, depuis, tourné vers les films de studios. Que ce soit avec le thriller Identity en 2003 ou, en 2013 et 2017, avec deux épisodes de la franchise X-Men : le très faible Wolverine, le combat de l'immortel et le formidable Logan, véritable film d'auteur de super-héros qui imaginait le crépuscule de la vie du super-héros campé par Hugh Jackman.
S'inscrivant avec Le Cadran de la destinée dans les traces directes de Steven Spielberg, Mangold marque un peu moins de sa patte ce dernier volet des aventures d'Indiana Jones, mais il signe un grand spectacle hollywoodien efficace. Avant de s'attaquer prochainement à Dawn of the Jedi, une préquelle de la saga Star Wars, toujours pour Disney. Ce qui n'empêche pas l'auteur de se montrer très critique de l'univers Marvel…
