Jusqu'où sommes-nous humains ?
L'histoire de Victor, l'enfant sauvage de l'Aveyron, continue de passionner. François Truffaut avait déjà réalisé, en 1970, un film émouvant et magistral (notre photo) sur ce gamin de douze ans retrouvé nu, sale, hirsute, dans les bois, mangeant les racines et vivant éloigné des hommes depuis que, tout petit, il fut abandonné par ses parents.
- Publié le 20-06-2011 à 04h15
- Mis à jour le 20-06-2011 à 13h18
L'histoire de Victor, l'enfant sauvage de l'Aveyron, continue de passionner. François Truffaut avait déjà réalisé, en 1970, un film émouvant et magistral (notre photo) sur ce gamin de douze ans retrouvé nu, sale, hirsute, dans les bois, mangeant les racines et vivant éloigné des hommes depuis que, tout petit, il fut abandonné par ses parents. On l'aperçut une première fois en 1797 mais on ne le captura qu'en 1799 pour en faire un objet d'études scientifiques.
Le grand écrivain américain T.C. Boyle s'est emparé à son tour de cette histoire pour un court roman, sobre et très beau. On pouvait craindre que ce romancier, volontiers volubile et baroque, ne transforme le récit en grand-guignol. Bien au contraire, il a adopté une plume austère, se contentant d'imaginer les faits sans rien rajouter. Comme Truffaut, il se base avant tout sur le rapport circonstancié qui fut fait par le jeune docteur Jean Marcel Gaspard Itard, frais émoulu à l'hôpital du Val de Grâce où avait atterri l'enfant sauvage. Les médecins traditionnels avaient bien essayé de l'étudier en lui apprenant le langage des sourds. Mais ils avaient vite renoncé, le traitant de débile congénital. Itard en posant son regard sur le visage barbouillé de Victor, "vit dans ces yeux tout un monde enfoui, refoulé peut-être, mais irréfutable. Il vit de l'intelligence et de la détresse. Et plus encore : une sorte d'entente dont les termes s'esquissaient entre eux, une confiance réciproque et immédiate".
Pendant cinq ans, avec l'aide d'un couple dévoué, Itard étudia Victor, voulut lui apprendre le langage et les bonnes manières, le calcul et la convivialité. Il voulait aussi, à travers ce cas, trancher : l'homme naissait-il fondamentalement bon comme le disait Rousseau et était-ce alors la société qui le corrompait ? Ou alors, l'homme naissait-il comme une table vide où l'éducation seule venait déposer ses richesses ?
On sait que, malgré ses efforts, Itard échoua et Victor n'apprit jamais plus que quelques borborygmes et vécut, tel un chien calmé, jusqu'à sa mort à 40 ans.
L'intérêt du livre de Boyle est d'éviter toute philosophie pour privilégier les émotions possibles de Victor qui ne demandait que de continuer à vivre libre dans la forêt. Il ne voulait pas entrer dans ce monde, dit civilisé, qui l'effrayait. Ou alors, il n'en était plus capable puisqu'on dit que ce qui n'a pas été acquis dans les premières années (la langue, le lien social) ne revient plus ensuite. Peu importe, en réalité, car Victor était bien un de nos frères. Le "nous" de l'humanité inclut l'enfant sauvage. Il suffit de voir - et Boyle le montre bien - comme il peut souffrir, aimer, avoir des plaisirs et des craintes, faire des choix, nouer des liens privilégiés, pour se dire qu'il était un homme qu'on n'a pas pu laisser libre ni ramener dans le giron d'une société trop formatée. On ne peut s'empêcher d'étendre cette ode à la différence, à la question actuelle de ces animaux, si proches de l'homme, et à qui on refuse obstinément un traitement "humain".
L'enfant sauvage T.C. Boyle traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Pierre Demarty Grasset 182 pp., env. 14 €
