Sexe, mensonges et compromissions
"Aux Cinq Rues, Lima" est le nouveau roman de Mario Vargas Llosa. Il se déploie sous Fujimori, quand la presse à scandale tenait le haut du pavé.
- Publié le 19-06-2017 à 09h45
- Mis à jour le 19-06-2017 à 12h13

Deux femmes dans un lit aux draps froissés. L'une d'elles est plongée dans la lecture du quotidien "El Diario de Lima" qui affiche en Une : "Couvre-feu dans tout le pays". La couverture est éloquente. "Aux Cinq Rues, Lima", le 19e roman de Mario Vargas Llosa, prend place dans un État en crise. Celui du règne de Fujimori, dont Vargas Llosa fut le concurrent malheureux aux élections présidentielles péruviennes de 1990. Une fois au pouvoir, Fujimori se révélera autoritaire. À ses côtés, un certain Docteur, en qui les plus éclairés auront reconnu Vladimiro Montesinos, "le véritable patron du Pérou", ancien avocat des narcotrafiquants, celui "qui ordonne de tuer sans que ne lui tremblent ni la voix ni la main".
Au pouvoir comme dans l'opposition
Enlèvement, demandes de rançons (par le Sentier lumineux ou Tupac Amaru), corruption, diffamation, scandales : au sein du pouvoir comme dans son opposition, personne n'épargne personne.
Dans son premier roman (le remarquable "La ville et les chiens", 1963), Vargas Llosa dénonçait la corruption morale au Pérou. Dans son 19e, le prix Nobel de littérature en 2010 - dont l'œuvre a été, de son vivant, en partie publiée dans la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade - continue son entreprise : dénoncer, encore et toujours. Plus de cinquante ans ont passé entre les deux ouvrages…
Comme le Colombien Gabriel García Márquez, prix Nobel lui aussi, Vargas Llosa a été journaliste avant de s'illustrer comme écrivain. En Amérique latine, sous les régimes autoritaires, les collusions entre pouvoir politique et presse ont toujours été de notoriété publique. L'ère de Fujimori, dans laquelle nous plonge l'auteur, n'y échappe pas. Récemment questionné sur le sujet, l'intellectuel constatait que le rôle de la presse à scandale dans les affaires politiques s'était nettement développé aujourd'hui. Un phénomène mondial lié à une évolution de la culture vers le divertissement. Rappelons qu'en 2015, Vargas Llosa publiait le brillant essai "La Civilisation du spectacle" où il vilipendait ce dernier comme but ultime de l'existence dans nos sociétés.
Agressions, bagarres et bastons
"Cinco Esquinas", titre original de son nouveau livre, désigne un carrefour de cinq rues sis dans le quartier de Barrios Altos, l'un des plus dangereux de la capitale péruvienne, "avec agressions, bagarres et bastons de tous côtés". Tout l'opposé de Miraflores où réside Enrique Cardenas, riche industriel menacé par Rolando Garro, directeur du journal à scandale "Strip-Tease". "Il vit le journaliste cesser de sourire et lui clouer les yeux d'un regard mi-obséquieux, mi-sarcastique." Habité par un profond cynisme, Garro, pour qui le voyeurisme est "le vice le plus universel qui soit", possède des photos compromettantes de Cardenas. De là à le faire chanter… À ses côtés, La Riquiqui, journaliste vedette de "Strip-Tease". "Journaliste-née et de la même trempe que lui, capable de tuer sa mère pour un scoop, surtout s'il était sale et scabreux." Vargas Llosa, 80 ans, n'a rien perdu de son allant. Sa plume est truculente, son langage, quand cela s'impose, fleuri. Métaphores et descriptions bien senties se disputent les situations, les profils psychologiques. L'écrivain tient en haleine son lecteur, lui offre un incroyable retournement de situation quand Julieta Leguizamón (alias La Riquiqui) décide de sortir un numéro spécial de "Strip-Tease".
Auparavant, le roman à intrigue aura été rondement mené. Point presque final, l'épatant chapitre intitulé "Tourbillon". Trente-cinq pages réunissant tous les personnages dans un ébouriffant style virtuose.
Comment pourrait-il en être autrement quand, dès les premières lignes de son roman, Vargas Llosa place le lecteur en témoin privilégié de la relation homosexuelle qui s'ébauche entre les femmes respectives du riche industriel et de son ami l'avocat Luciano Casasbellas ? C'est que, pour l'auteur péruvien, dans une société jugulée par les interdits, le lit reste le dernier espace de liberté…
--> ★ ★ ★ Aux cinq rues, Lima | Mario Vargas Llosa | traduit de l'espagnol par Albert Bensoussan et Daniel Lefort | Gallimard 293 pp., 22 €