Olivia de Lamberterie: "J'étais transpercée de chagrin suite au suicide de mon frère"
La célèbre chroniqueuse de Télématin du Masque et la plume ou encore du magazine Elle nous confie son chagrin. Son essai, "Avec toutes mes sympathies" remporte un franc succès. Il est déjà nominé pour de grands prix littéraires comme le Renaudot et l'Interallié.
- Publié le 13-10-2018 à 08h47
- Mis à jour le 14-10-2018 à 11h04

Paru en août dernier, Avec toutes mes sympathies, le livre dans lequel Olivia de Lamberterie évoque le suicide de son frère, reçoit un très bel accueil et est déjà sélectionné pour plusieurs prix littéraires dont le Renaudot et l'Interallié.
Dans cet essai, poignant, et parfois joyeux, drapé dans la dignité et la sincérité, la célèbre chroniqueuse littéraire de Télématin, du Masque et la plume ou du magazine Elle, dit l'immense chagrin que cette disparition a provoqué en elle, sa détresse mais aussi les souvenirs plus heureux qu'elle a connus avec ce frère solaire, Alex qui, a 47 ans, a décidé de sauter d'un pont, à Montréal, pour en finir avec la vie.
Sans jamais être pesant, ce récit sur la dépression, la fratrie, la famille mais aussi la littérature – comment aurait-il pu en être autrement ? - éclaire également le lecteur sur la mélancolie et cette difficulté à l'accompagner.
Entre deux aller retours à Montréal - où elle retourne souvent marcher dans les pas de son frère, respirer l'air qu'il respirait -, délicate, élégante, à fleur de peau et aussi sincère que dans ses écrits, Olivia de Lamberterie, de passage à Bruxelles, nous parle de son livre, de son frère, surtout, de cette douleur toujours vive et de son étonnement suite au succès de son essai.
Les mots des autres vous ont longtemps suffi, écrivez-vous. Jusqu'à la mort de votre frère, le 14 octobre 2015. Ce suicide vous a transpercée de chagrin, au-delà de toute mesure. La nécessité d'écrire s'est alors imposée à vous. Vos mots ont-ils aujourd'hui adouci vos maux?
Je ne crois pas à l'écriture thérapeutique mais en revanche, mettre des mots sur ce qui n'avait plus de sens m'a permis de relever un peu la tête. Ce qui m'avait frappé, c'est que les mots avaient disparu, parce que la mort n'est pas un sujet de conversation et que le suicide coupe la chique. J'avais l'impression d'être entourée d'un monde où on disait: je ne sais pas quoi dire. Et quand il y avait des mots, ils me semblaient faux par rapport au suicide de mon frère car ils renvoyaient à l'échec. On me disait:: moi aussi, mon frère s'est suicidé parce qu'il a perdu son emploi ou parce que sa femme l'a quitté ... Mais je n'avais pas l'impression que mon frère s'était suicidé à cause de... Alors, j'ai essayé de comprendre ce mystère avec des mots.En plus, ce qui me fâchait beaucoup, c'est que le suicide est tellement tabou et atroce qu'il oblitérait la vie heureuse qu'avait pu avoir mon frère. Or, il a eu une vie intéressante, heureuse. Je voulais raconter cela. Je ne voulais pas que la mort prenne toute la place et qu'elle lui vole sa vie. Car alors , c'est double pleine!
Les mots sont rares dans votre famille aussi, où l'on vous a appris à ne pas vous plaindre, ne pas vous répandre...
Le plus dur pour moi a été de passer outre cette tradition, propre à beaucoup de familles de mon milieu, de ne pas se répandre. J'ai essayé de rester digne. Je pense que la gaieté est une forme de politesse à laquelle j'adhère mais pour la première fois de ma vie, j'ai sorti la souffrance, la violence et la colère. J'ai même trouvé cela assez grisant d'exprimer ma colère au milieu du bain de malheur dans lequel j'avais l'impression de me débattre. J'étais sans arrêt sur un fil entre la loyauté envers mon milieu et la transgression, entre la fantaisie propre à mon frère et la mélancolie. J'avais l'impression d'être entre des forces contraires, tout le temps.
Comment vos parents ont-ils réagi à la parution de votre livre? Cela ne devait pas être facile pour eux ?
Ce n'était facile pour personne. Cette publication ravivait cette douleur par rapport à laquelle on avait pris un peu de distance mais ils ont été formidables car ils ont réussi à passer outre ce never complain, never explain.
Avez-vous été soutenue par des amis écrivains pendant l'écriture de votre essai?
J'étais obsédée par la manière d'ouvrir une porte. Un jour, une bonne amie m'a dit que mon problème, ce n'était pas les portes mais les ponts .
Je pense que je m'inventais des problèmes pour contourner des questions trop douloureuses. Les portes, c'est la symbolique du passage entre la vie et la mort. Après je me suis lancée dans cette écriture, parce que j'étais transpercée de chagrin, je ne savais plus quoi faire. Je suis partie avec les moyens du bord. Mais très vite, j'ai dû me poser des questions techniques. Comment construire le livre etc. Cela m'a propulsée dans le faire.
A vous lire, on vous imagine, en hiver, en train d'écrire, avec la neige fondante qui tombe sur les carreaux...
J'étais dans mon bureau, je portais son bonnet, j'avais sa chemise.
Je m'étais fait un petit autel avec sa photo et des livres qui étaient mes boussoles comme Bonjour Tristesse de Françoise Sagan ou Sauve qui peut la vie, un essai de Nicole Lapierre - une sociologue dont plusieurs membres de la famille se sont suicidés - des poèmes de Léonard Cohen... Quand j'étais trop triste, ou trop perdue, j'ouvrais un de ces livres, au hasard, et cela me donnait du courage pour continuer.
J'étais double, entre champ d'orties et champ de coquelicots. Un jour, je me réveille et je trouve la vie merveilleuse et le lendemain... Je pense que j'étais tiraillée.
Vous lui ressemblez donc un peu?
Oui, mais en plus mesuré. Et puis moi, j'ai passé beaucoup de temps avec des psys, ce qu'il n'a jamais fait. Mon regret est qu'il n'ait jamais rencontré un bon psychiatre.
N'estimez-vous pas que notre société reste très démunie face à la dépression? N'est-on pas mieux armé au Canada où il vivait?
Non, car ils ont plein de services spécialisés. Mais là, force est de constater qu'il a été très mal soigné. En France aussi. On n'a jamais posé un diagnostic. Il souffrait d'une forme de dysthymie, un trouble de l'humeur. Il était aussi très manipulateur. Un des dernières fois où je l'ai vu, je lui disais d'aller voir un psy. Il me répondait: J'ai tout tout. Que veux-tu que je lui dise?
Je pense qu'il souffrait de ce qu'on appelait au dix-neuvième siècle, la dépression sans objet. Et c'est celle-là qu'on ne sait pas soigner. Je ne suis pas sûre que mettre les gens dans des blouses sans boutons dans des lieux misérables, puisse aider.
Il transparaît, entre les lignes, une belle complicité entre votre frère et vous. Vous étiez très proches...
On a toujours été proches, on a beaucoup joué quand on était petits, et on a toujours eu une liberté de parole très grande, qui faisait que dans cette famille de taiseux, on était très transparents. Et loin de nous séparer, son installation à Montréal, voici quinze ans, nous a rapprochés. C'était la personne avec qui j'étais la plus transparente. Il était charismatique, très inspirant. J'avais beaucoup d'admiration pour lui et celle-ci est un bon moteur pour moi. C'est pour cela que j'aime mon métier de critique littéraire. Mon frère, je le trouvais beau, intelligent.
Je pense qu'il avait quelque chose d'irréductible.
Comme les enfants. Quand on leur dit "non", ils peuvent se rouler par terre et avoir une volonté tenace car ils ne savent pas faire de compromis. Mon frère ne voulait pas, ou ne savait pas les faire. Par ailleurs, il était extrêmement doué. La grande dépression touche rarement les crétins. Je le ne le vois pas comme un malade. Je n'ai jamais vu non plus Hemingway comme tel.
Vous écrivez que dans votre famille, on se suicide comme chez les Hemingway, et que vous vouliez avoir une conversation avec votre père à ce sujet. L'avez-vous eue?
Non, car je ne suis pas prête. Si je trouve une explication - même si je pense qu'il n'y en a pas car j'ai approché beaucoup de psychiatres - cela signifierait peut-être qu'on aurait pu faire quelque chose. Et ce serait encore pire. Pour me protéger, j'essaie de me dire que si Alex a choisi le suicide, c'est parce qu'il croyait que c'était ce qu'il y avait de mieux pour lui. J'essaye de respecter cela même si je ne suis pas d'accord et j'espère que, où qu'il soit, c'est effectivement mieux pour lui. Après, on peut réfléchir sur le suicide de manière sociétale en France quand on sait qu'il y a un suicide par heure! On réfléchit au droit des gens de mourir dans la dignité. Peut-être que pour mon frère, c'était une façon de mourir dans la dignité.
Cette faille, quand l'avez-vous sentie pour la première fois?
Quand il avait 30 ans. J'étais à Chamonix et il a fait une première tentative de suicide. Il se suicidait toujours quand j'étais en vacances.
Comme lors de ce séisme, lorsque vous étiez en famille, à Cadaquès, et que vous avez sauté dans un avion pour la Canada...
Oui, j'aurais traversé l'enfer en stop pour lui.
Pourquoi n'acceptez-vous pas l'expression "faire son deuil" ?
Je trouve cette expression tellement galvaudée. Elle impliquait accepter une mort qui, pour moi, est inacceptable, scandaleuse, inadmissible même si je respecte son geste.
En même temps, je ne voulais pas devenir une personne sinistre. Je tombais dans un trou comme Alice au Pays des Merveilles. Un jour, j'ai eu un électrochoc. Un de mes fils m'a demandé si on allait tout de même fêter Noël. Cet enfant me demandait,en réalité, si on allait encore avoir le droit d'être heureux. Alors je me suis dit: je vais être heureuse et triste à la fois, je vais inventer une manière joyeuse d'être triste, apprivoiser la mort. Parfois, j'y arrive.
Briser le tabou, le silence, vous a-t-il également aidée?
Oui, j'ai dit à mes enfants : on ne va pas ajouter du chagrin au chagrin. On le dit.
On est dans une société libertaire mais le suicide reste dans une pièce fermée.
Pensez-vous que certaines personnalités sont plus enclines au suicide?
Il s'agit souvent de personnes hypersensibles et clairvoyantes. Comme Hemingway ou Romain Gary qui avait même laissé une lettre en disant qu'il ne se suicidait pas à cause de Jean Seberg mais de la grande dépression. Le paradoxe est que cette hypersensibilité au monde lui a permis d'écrire son œuvre.
Avec toutes mes sympathies, selon l'expression consacrée en cas de deuil au Canada, est votre première publication. Vous attendiez-vous à rencontrer un tel succès?
Je ne m'attendais ni à ce succès, ni à cet accueil critique, ni à ces prix. Je prends tout comme des divines surprises en me disant que celui plairait à Alex. En même temps, je voulais que ce livre soit ouvert. Comment fait-on avec nos morts? Je voulais aussi rendre hommage à mes parents qui sont drôles, fantaisistes, généreux. Et je voulais l'écrire, car la littérature met toujours à l'honneur des familles dysfonctionnelles et maudites où tout le monde se déteste... Ce qui n'est pas le cas chez nous.
Comment fait-on avec nos morts? demandez-vous. Et comment faire avec nos proches qui ne vont pas bien?
C'est difficile...
Nos enfants, il faut veiller sur eux comme le lait sur le feu.
Avec toutes mes sympathies, Olivia de Lamberterie, Stock, 255 pp.,env. 18,50 €.