Amélie Nothomb célèbre la force du roman
L'écrivaine revient sur sa jeunesse et évoque, par un conte, la force transformatrice de la littérature.

- Publié le 27-08-2020 à 16h06
- Mis à jour le 23-08-2021 à 14h42

A chaque rentrée littéraire, la même question se pose : que vaut cette année le roman d'Amélie Nothomb ? Après son étonnant Soif de l'an dernier, elle revient pour ce cru 2020 à un récit plus conforme à ses habitudes : loufoque, cruel, court. Mais qui présente une force particulière. Un cru plutôt bien réussi donc.
Pour la première fois, l'écrivaine revient sur ses années de jeunesse et d'études en philologie romane à Bruxelles. Ange, 19 ans, qui a grandi à Marbehan, "une toute petite ville" où son père était "chef de gare" (!), vient "koter" à Bruxelles avec Donate. Ange, c'est Amélie Nothomb. Elle parle des rues Fossé-aux-loups et Marché-au-charbon, de balades dans la forêt de Soignes. "A l'université, je n'étais pas quelqu'un de très populaire. Les étudiants ne s'apercevaient pas de mon existence. Passer le plus clair de mon temps à lire ou à étudier n'était pas un problème pour moi."
Ange trouve un travail d'étudiant comme répétitrice de français pour un garçon dyslexique de 16 ans, Pie, rejeton d'une riche famille bourgeoise de Bruxelles. On peut imaginer que Pie reprend aussi des traits de caractère d'Amélie Nothomb.
Le roman devient alors un dialogue entre Pie et Ange autour des livres qui ont le pouvoir de transformer une vie.
Ange lui fait lire, à voix haute, Le rouge et le noir, ce qui d'emblée le guérit de la dyslexie (!). Si Pie a été déçu par Stendhal, il s'enthousiasme pour L'Iliade qu'il dévore en une nuit. Ils parlent d'Hector, des héros. Amélie Nothomb revient sur L'Odyssée, disserte sur le livre d'Homère avec humour.
Banquier paranoïaque
Le père de Pie est un banquier paranoïaque qui surveille son fils et sa répétitrice. "Gagnant énormément d'argent, il se croyait proche du réel", note Nothomb avec justesse. Alors que Pie, lui, veut s'échapper et rêve d'aérostats, "ces baleines volantes, silencieuses et gracieuses".
Même si la dyslexie est vaincue, les cours continuent, transformant peu à peu Pie, mais aussi Ange elle-même. Ange lui conseille de lire La Métamorphose de Kafka, "Avant Kafka, personne n'avait osé dire que la puberté c'était le carnage". Puis vient la lecture de L'Idiot de Dostoïevski, Le Diable au corps et Le Bal du comte d'Orgel de Radiguet, La Princesse de Clèves, le roman préféré d'Ange (Nothomb).
Pie tombe bien sûr amoureux d'Ange qui comprend à quel point la lecture a métamorphosé Pie. Mais pour combien de temps ? Ne sera-t-il pas repris par le système que symbolise le père ? "Dans deux ans, il aurait quitté le réel pour devenir l'un de ces êtres postiches, un trader de capitaux inconcevable ou comme sa mère, une collectionneuse de porcelaines virtuelles."
Ce bref roman est écrit à la manière de Nothomb, par courtes phrases, aphorismes et cocasseries. Pour Nothomb, le réel, c'est bien l'imaginaire. Et chacun qui lit le livre pense à son tour aux romans qui à l'adolescence l'ont transformé.
C'est lire qui donnera peut-être la force à Pie de s'envoler comme un aérostat. Mais Amélie Nothomb nous a toujours habitué à dire que l'imaginaire peut aussi être dangereux et que lire ne laisse pas innocent.
Les aérostats Roman De Amélie Nothomb, Albin Michel, 175 pp. Prix env. 17,90 €, version numérique 12,99 €
