Jerry Wilson : le dernier amour de Yourcenar qui lui fit perdre la tête à 76 ans, au péril parfois de sa propre vie
Dans "Un autre m'attend ailleurs", Christophe Bigot raconte les dernières années de Marguerite Yourcenar, élue à l'Académie française et aveuglée par son amour pour un jeune photographe.
- Publié le 22-11-2024 à 10h12

Troublant de lucidité, Un autre m'attend ailleurs de Christophe Bigot (1976) déshabille le cœur de Marguerite Yourcenar (Bruxelles 1903-Bar Habor 1987), à l'heure, celle de l'hiver de la vie, où il devient si fragile. Qui est cet autre qui l'attend ailleurs le jour de son intronisation à l'Académie française au point qu'elle se sente si loin du cérémonial orchestré en son honneur ?
Première femme, également, à être entrée de son vivant dans la Pléiade, après avoir été élue à l'Académie royale de Belgique, elle brillait par son intelligence et se reconnaissait à ses yeux en diagonales descendantes, plissés par un sourire ironique.
"A partir d'aujourd'hui et pour les siècles des siècles, Yourcenar restera ce sphinx. Mélange de paysanne flamande et de précieuse Grand Siècle. D'empereur romain et de déesse hindoue. De bonze tibétain et de sorcière médiévale" écrit Bigot de sa plume imagée et raffinée avant de se moquer gentiment des "Immortels", de leurs caprices, de leurs rhumatismes et des effluves de Shalimar qui parfument l'hémicycle.
Estimant l'épée académique trop phallique, l'auteure de L'oeuvre au noir (Gallimard, 1968) s'est fait offrir un denier d'or à l'effigie d'Hadrien, monté en bague. On revit son arrivée sous la Coupole comme si on y était. Les détails, connus mais parfois oubliés, méritent d'être rappelés. Ils ne valent rien, cependant, à côté de ce qui va suivre.
Sitôt la cérémonie achevée, la nouvelle Académicienne boude les agapes pour aller célébrer son triomphe ailleurs et surtout avec quelqu'un d'autre, son dernier amour, celui dont la silhouette longiligne, en train de fumer une cigarette dans le bois de sa propriété du Maine l'a soudain émue plus que de raison.
Comme l'autre Marguerite (Duras), et quasiment à la même époque - nous sommes en 78 -, elle connaîtra donc un nouveau printemps à la fin de sa vie sous les traits d'un adonis, un jeune photographe homosexuel de quarante-six ans son cadet, Jerry Wilson, pour lequel, du haut de ses 76 ans, elle perdra la tête voire la dignité, au péril parfois de sa propre vie. Mais qu'y faire ? A son contact, et surtout à leurs débuts, elle retrouve une vitalité oubliée, sa confiance dans son pouvoir de séduction et rajeunit de cinquante ans.
Inspiré de faits réels
Bigot, professeur de littérature et auteur de L'Archange et le procureur (Gallimard, 2008, Prix Mottard de l'Académie française) qui s'est inspiré de faits réels et de la biographie tentaculaire de Yourcenar dans ce roman vrai de la passion entre l'écrivaine et le photographe démontre à quel point l'amour peut tout détruire et aiguise notre vulnérabilité.
Malgré les honneurs, le talent, cette vie entière consacrée à construire une œuvre des plus reconnues, malgré son intelligence féroce et son entourage prestigieux – tout le monde ne déjeune pas avec Antoine Gallimard ou avec le président de la République – la femme de lettres hiératique et fripée suivra cet homme jusqu'au bout du monde, vivra au rythme de leurs voyages, verra leur relation se dégrader, acceptera jusqu'aux coups, aux insultes, et même jusqu'au nouvel amant de Jerry, un drogué violent qui entraîne le photographe dans sa descente aux enfers.
Subversive et passionnée, cette romance s'écrit sur plusieurs années et saisons, à l'image d'un amour qui commence dans la joie du renouveau printanier et s'achève dans la froide solitude de l'hiver. Elle se vit à travers le monde, des Caraïbes au Japon, en passant par l'Angleterre, mais aussi de part et d'autre de l'Atlantique puisque lors de leur rencontre, Jerry Wilson vit à Paris et Yourcenar, sur son île, à Mont Désert, à Petite Plaisance, avec Grace Frick, sa traductrice et compagne depuis quarante ans, qui verra d'un très mauvais œil l'arrivée de Jerry Wilson dans leur maison et qui mourra d'un cancer quelques mois plus tard.
Au début, Jerry admire celle qui est auréolée d'un prestige naturel, la considère comme une légende, craint de ne pas faire le poids à ses côtés. Puis, peu à peu, le temps fait son œuvre. Durant leur relation, l'écriture est souvent mise entre parenthèses et Quoi ? L'Éternité s'écrira en pointillés. Ensemble les amants signeront deux ouvrages, Blues et gospels (Gallimard, 1984) et La Voix des choses (Gallimard, 1987). L'érotisme revient par miracle et surtout par bribes. Christophe Bigot suggère plus qu'il ne raconte d'éventuelles relations sexuelles.
Aveuglement
Aveuglée jusqu'au bout, le secrétaire perpétuel - le masculin reste de mise à l'Académie - se persuadera, et essayera de convaincre son entourage que Grace l'a confiée à Jerry, comme un passage de flambeau venu justifier que l'amant aille jusqu'à occuper la chambre de celle qui vient de mourir.
Incrédule et pourtant ému, le lecteur suivra le fil de cette histoire, nuancée et teintée d'accents de vérité, sans jamais juger cette grande dame de la littérature qui a succombé au désir d'un dernier sursaut, à la fraîcheur de la jeunesse, à l'attrait de la nouveauté, au charme d'un grand enfant insouciant et fragile, admiratif et attentionné à ses heures, manipulateur, sans doute. Mais il en est qui préfèrent l'intensité au vide, les vibrations au lent renoncement des sentiments, l'illusion de l'amour à la trop dure réalité de la vieillesse. Qui leur en voudra ?
⇒ Un autre m'attend ailleurs | Roman | Christophe Bigot, Éditions de La Martinière, 221 pp., 20 €
EXTRAIT
" Le monde a levé son fouet : sur qui va-t-il s'abattre ?
N'y a-t-il pas de la démesure dans ces déplacements incessants ? Elle craint de plus en plus d'offenser les dieux. Comme Ulysse nostalgique d'Ithaque, elle rêve sans cesse à Petite Plaisance. Car elle l'a appris à ses dépens : le mal de vivre s'emporte partout avec soi. "
