Léonor de Récondo : "'Marcher dans tes pas', est la preuve de l'exil de mon père"
L'écrivaine, dorénavant franco-espagnole, part sur les traces de sa grand-mère paternelle qui, le 18 août 1936, alors que les franquistes sont aux portes du Pays basque, fuit. Un récit intense et incarné.

- Publié le 15-09-2025 à 14h52

En 2023, Léonor de Récondo est invitée par le Banquet du livre de Lagrasse (Aude) à donner une conférence intitulée Goya de père en fille – publiée en cette rentrée chez Verdier. Dans les mois qui précèdent sa présentation, alors qu'elle effectue diverses recherches, l'écrivaine découvre l'existence d'une loi, la loi sur la mémoire démocratique (présentée en 2022 en Espagne sous le gouvernement de Pedro Sanchez), qui permet aux descendants des exilés de la guerre civile ou du franquisme d'acquérir la nationalité espagnole.
En 1936, le papa de Léonor de Récondo quitte précipitamment Irun aux côtés de ses deux frères, de sa maman, de ses grands-parents et de ses trois oncles. Félix a 4 ans. Les franquistes sont aux portes du Pays basque. Enriqueta et sa famille se réfugient à Hendaye. "Un pont, une frontière. Un fleuve, la Bidasoa".
"Quand ma grand-mère et ses enfants passent le pont qui relie Irun à Hendaye, il n'y a personne pour tamponner un petit papier souhaitant la bienvenue"
Pour Léonor de Récondo, cette loi a valeur de réconciliation. "Elle me permet d'avoir la double nationalité. Je n'ai pas à choisir. Je peux être à la fois française et espagnole, ce qui me paraît le plus juste. Jusqu'à sa mort en 2015, c'était sur les épaules de mon père (apatride naturalisé français en 1970, NdlR) que reposait cette histoire d'exil", nous raconte l'écrivaine. La voilà qui se lance dans les démarches. Elle fournit tous les documents demandés. Enfin, tous ceux qu'elle peut. Quand est réclamé le document justifiant l'exil, ça coince. "Je n'ai rien sauf ce qu'on m'a raconté, et des photos", peut-on lire dans Marcher dans tes pas. "Quand ma grand-mère et ses enfants passent le pont qui relie Irun à Hendaye, il n'y a personne pour tamponner un petit papier souhaitant la bienvenue", ironise Léonor de Récondo. "Ça me révolte. Il y aurait donc un prix à payer. Qui est celui de justifier d'avoir perdu une guerre. Je suis prête à laisser tomber, puis je me ressaisis."
L'identité est-elle la nationalité ?
"Ce livre, Marcher dans tes pas, est la preuve de l'exil. J'y raconte l'histoire de ma grand-mère Enriqueta qui a fait ce geste fondateur de partir. Je n'avais pas d'autre arme que celle-là pour le prouver. Même si l'administration espagnole m'avait refusé ce passeport (Léonor de Récondo a finalement obtenu la double nationalité avant la parution de l'ouvrage, NdlR), une certaine vérité était écrite", témoigne l'intéressée. Depuis 2012 et Rêves oubliés, l'œuvre de Léonor de Récondo est empreinte de l'histoire familiale de son père. "Alors que mon père était encore vivant, j'avais envie qu'il me raconte ce dont il se souvenait. Le lieu de la mémoire n'existant plus – la maison avait été bombardée –, je n'ai jamais pu m'en faire qu'une image. Le lieu porte l'histoire, or je n'avais pas de lieu porteur", précise l'autrice.
L'odeur du riz au lait
En 1986, Léonor de Récondo a 10 ans quand sa grand-mère décède. La fillette lui rendait bien visite de temps en temps à San Sebastian, où elle était retournée vivre avec ses frères, mais sans en connaître davantage.
Et pourtant, combien ce récit est incarné ! Difficile, une fois passées les premières pages, d'oublier l'odeur du riz au lait qui fumait du plat en terre cuite dans la cuisine d'Irun. C'était le gâteau d'anniversaire du puîné des trois fils. Impossible de ne pas entendre les Junker 52 qui approchent. "Viens on va voir les avions par la fenêtre !" La guerre est un jeu de garçons. Puis, tout s'effectue dans la précipitation. "Ces salauds entrent dans toutes les maisons. […] Ils fusillent" commente un des frères de la grand-mère qui était impliqué politiquement. Les phrases sont courtes, épousant le rythme de la fuite.
Je souhaitais signifier combien la guerre faisait effraction dans la vie quotidienne.
"J'ai voulu replacer ce 18 août 1936 dans quelque chose de très quotidien, explique l'écrivaine. Il y a, certes, le fait historique de l'exil, mais je souhaitais également signifier combien la guerre faisait effraction dans la vie de tous les jours. Un jour une femme, dans une cuisine, fait un gâteau d'anniversaire. On frappe à la porte. On leur dit : il faut partir. Ils ne prennent rien. Je me suis toujours demandé qui avait mangé ce gâteau", glisse Léonor de Récondo, le regard songeur. "Peut-être que ce livre tente d'y répondre", ajoute-t-elle.
Si l'écrivaine a rédigé cette histoire à l'aune de la loi espagnole sur la mémoire démocratique, elle ne manque pas, ci et là, de convoquer les migrants actuels : d'Ukraine, de Syrie, d'Afghanistan, du Liban… "Je ne comprends décidément pas pourquoi il est si difficile d'accueillir l'autre, l'étranger", peut-on lire page 70. "On voit ce qui se passe à Gaza. On ne peut que s'interroger sur le repli des États-Unis, sur des murs qui s'érigent. Je me dis qu'un jour ou l'autre, on sera peut-être obligés d'avoir dix minutes pour préparer notre valise et partir", commente notre interlocutrice.
Les femmes dans les Brigades internationales
Dans Marcher dans tes pas, les images fortes se bousculent. Comme celles des femmes, leurs enfants dans les bras, qui traversent le pont en manteau, alors qu'on est en plein mois d'août et qu'il fait très chaud. "Après avoir observé attentivement les deux photos dont je disposais, cela m'a marquée. Les femmes sont prévoyantes, elles emportent à la dernière minute le manteau. 'On ne sait jamais'".
Autant dans l'intimité des foyers que sur le front, le roman accorde une grande place aux femmes. "N'oublions pas les combattantes" peut-on lire. Ce sont celles qui vont rejoindre les Brigades internationales. Des artistes comme l'Anglaise Felicia Mary Browne dont les dessins sont conservés à la Tate de Londres, des journalistes, aussi. Ou Lola Iturbe, anarchiste féministe, une des fondatrices du mouvement Mujeres Libres (Femmes libres). "En tant que femme, je me dois de rappeler leur existence. En écrivant sur elles, je ravive la mémoire collective." Sa quête personnelle, Léonor de Récondo l'a inscrite dans un témoignage plus vaste. Universel.
⇒ Marcher dans tes pas | Roman | Léonor de Récondo, L'Iconoclaste, 243 pp., 20,90 €, numérique 16 €
Un livre irrigué de poèmes
Votre roman est régulièrement entrecoupé de vos poèmes, quel rôle leur attribuez-vous ?
La forme du livre hybride me permet d'abolir les temporalités. En disant "tu" à ma grand-mère, j'abolis les générations. À chaque fois que la poésie apparaît dans le livre, elle est le lieu d'un "je", qui serait le "je" de "toutes et tous", c'est-à-dire le "je" de Léonor, mais aussi le "je" de ma grand-mère, le "je" d'un photographe, le "je" un peu universel de ces guerres et de ces moments charnières appartenant autant à l'histoire intime qu'a celle avec un grand H. La poésie permet une forme de liberté dans l'expression.
Vous consacrez de belles pages à Federico Garcia Lorca. "Lire et dire la poésie de Lorca aujourd'hui, c'est le faire vivre et revivre. C'est aussi combattre l'obscurantisme de toutes les dictatures. Accompagnés de ses mots, nous résistons et faisons corps", écrivez-vous.
Lorca possède une place particulière dans ma vie. Quand mon père me racontait son exil, il y faisait toujours référence puisque la nuit du 18 au 19 août 1936, c'est la nuit où il a été assassiné. Lorca, c'est la liberté idéologique et sexuelle détestée par la future dictature. C'est aussi pour cette raison que j'ai intégré de la poésie dans ce texte, en référence à ce poète qui continue d'irriguer la pensée espagnole et la nôtre par sa beauté.
"Être basque" se traduit par "avoir le basque". Avoir la langue, donc être.
Parlez-nous de la langue basque. Vous êtes allée à Saint-Jean-de-Luz à la rencontre d'une femme qui traduit la littérature basque en français.
Edurne est une des grandes spécialistes de la langue basque. "Être basque" se traduit par "avoir le basque". Avoir la langue, donc être. Pour une écrivaine, le rapport à la langue est, évidemment, bouleversant. Mais c'est aussi dans le territoire de la langue que se passe l'identité. Être et avoir…
Votre roman se termine par un long poème consacré à la Rhune, un sommet situé dans la chaîne des Pyrénées, frontière naturelle entre le Pays basque espagnol et français.
Souvent, quand on s'exile, on prend ses valises et on s'en va loin. Et on garde une sorte de paradis perdu en image. Alors que ma grand-mère et toute sa famille se retrouvent juste de l'autre côté. De la plage d'Hendaye, ils assistent à la destruction de leur ville Irun. Le territoire m'intéresse dans le sens où c'est une donnée de l'exil tout à fait particulière. Et puis la beauté de ce pays, le Pays basque, Sud et Nord, Espagne et France, qui englobe autant des plages que la montagne, magnifiques, et ces notions primales du feu, de l'eau, de la terre. Je voulais que cela traverse mon texte. Le chemin que l'on emprunte pour accéder à son sommet, on ne sait jamais si l'on est en France ou en Espagne. Pouvoir marcher libre dans cet espace que des gens ont foulé pour fuir me bouleversait.