Affronter l'angoisse de "La vie ordinaire"
La philosophe Adèle Van Reeth étudie l'intranquillité de "la vie ordinaire" et le surgissement de l'accouchement.

- Publié le 23-07-2020 à 11h53
- Mis à jour le 23-07-2020 à 17h24
Adèle Van Reeth, productrice et animatrice des très écoutés Chemins de la philosophie sur France Culture publie un fort beau livre, La vie ordinaire, mélange entre une réflexion philosophique et un récit très personnel.
La vie ordinaire est un sujet peu étudié en philosophie. Ce n'est pas la vie banale mais c'est celle à laquelle on consacre, tous, l'essentiel de nos vies : la répétition des mêmes tâches, « une vie pleine de détails, une vie vue de très près, de beaucoup trop près, ça colle, on s'englue, et on finit par ne plus bouger. »
Ou encore, écrit-elle, « la vie ordinaire comprise comme tous ces moments qui ne sont pas retenus au montage, ces instants sur lesquels les scénaristes ne s'arrêtent pas, la succession des heures sans but, le poids du silence et la stérilité du bavardage, tout ce qui, dans une bonne histoire, ne sert à rien, dont l'inutilité est elle-même inutile et qui compose la plus grande partie de nos vies. »
Certes, dit-elle, dans le mot ordinaire il y a celui d'ordre. Cette vie nous aide à « ordonner » nos vies. Mais loin de lui apporter la tranquillité, elle vit cette existence comme de l'intranquillité, selon le mot de Pessoa. Elle refuse « la mauvaise foi de l'émerveillement ordinaire ». Elle ne veut pas se dire un jour avoir passé tant d'années à « vivoter, sans jamais aller fouiller en dessous, remuer la vase qui encrasse vos désirs et vous fait croire qu'être quelqu'un c'est s'accrocher aux horaires comme si la vie en dépendait, compter le nombre d'heures jusqu'au prochain repas, comparer le prix des gels douches et découvrir sur le groupe WhatsApp familial que le muesli bio donne des gaz à votre cousine. »
L'accouchement
La philosophe Adèle Van Reeth a longuement tourné autour de ce problème et elle raconte cette quête de manière très vivante. Elle s'est plongée dans l'oeuvre d'Emerson (1803-1882), en discuta avec les philosophes Stanley Cavell et Clément Rosset qui ont tous les trois étudié cette question.
Elle donne une origine à cette douloureuse intranquillité qui la travaille: « Comment ne pas être malade devant cette gratuité totale de l'existence? Sans moi, le monde ne tournerait pas moins rond, j'existe sans raison, et si je n'en fais pas le récit, ma mort sera la dissolution certaine et immédiate de ce que j'ai été dans ce qui n'est plus, et il n'y aura plus aucune différence entre ma vie et cette racine de marronnier. »
Adèle Van Reeth mêle à sa recherche, l'expérience si forte qu'elle vit de la grossesse et de la maternité. Elle fait remarquer que ce sont là des « impensés » de la philosophie, quasi jamais étudiés. Car la plupart des philosophes ont été des hommes et les plus grandes philosophes femmes (Simone de Beauvoir, Hannah Arendt, Simone Weil) n'ont pas eu d'enfants.
Elle montre que dans cette expérience « ordinaire » (les femmes accouchent depuis toujours), c'est l'irruption de « l'extraordinaire ». Accoucher lui donne « la certitude que quelque chose existe ». « Je ne pouvais plus regarder le monde comme si je n'en avais jamais fait partie. Je ne pouvais plus me demander si le rêve est plus réel que la veille. »
Elle décrit comment elle a vécu cette expérience. Pour elle, ce fut particulièrement cruel et douloureux, à l'exemple de ce qui est encore enduré par tant de femmes.
Elle avait analysé que la source de son intranquillité était que « notre existence en ce monde est sans attache, rien ne vous tient ici-bas, et l'ailleurs n'existe pas. » Désormais l'expérience de l'accouchement la relie au réel.
Mais à nouveau elle se heurte à la vie ordinaire, à la répétition des tâches . « Le courage, dit-elle, n'est pas la répétition, le courage c'est la transformation dans la répétition. C'est le présent qui change. » Elle veut aborder l'existence comme un aventurier, refusant de se laisser abattre par toutes les bonnes raisons qu'on a de ne pas bouger et de renoncer.
La vie ordinaire est un livre aussi hybride que très attachant, qui selon la bonne règle de la philosophie ouvre à de nombreuses réflexions plutôt qu'à des réponses.
Adèle Van Reeth, La vie ordinaire, Gallimard, 188 pp., Prix: env. 16 €