Thomas Gunzig : "A mes 16 ans, je me suis dit que je n'étais peut-être pas l'espèce de gnome insignifiant qu'on a toujours prétendu que j'étais"
Il est de ces instants qui changent une vie, la redéfinissent. Les artistes se confient. Thomas Gunzig remercie sa professeure de quatrième secondaire.
- Publié le 11-10-2025 à 21h19
- Mis à jour le 23-01-2026 à 22h15

Avant d'envoyer un nouveau manuscrit à son éditeur, Thomas Gunzig fait toujours relire son texte par une correctrice. "Pour que 80 % des fautes soient nettoyées. Car le seul passage de l'éditeur ne suffit pas." Le prix Rossel 2001, Magritte du meilleur scénario pour Le Tout Nouveau Testament, est dyslexique et forcément tout n'a pas été facile. "En secondaire, j'étais toujours dernier de classe. Avec des examens de passage et des profs qui s'arrachaient les cheveux", témoigne-t-il avant de rembobiner un peu plus loin dans le passé.
En école spécialisée
Il a six ans lorsque le diagnostic est tombé et garde en tête le "vague souvenir" d'un bureau, d'un rendez-vous chez un spécialiste – "un psychologue ou un logopède" – et d'un test relativement sommaire où il a échoué. "J'ai dû avoir le malheur d'écrire mon Z ou mon E à l'envers et d'avoir eu du mal à lire l'heure."
Le verdict : dyslexie. Un conseil dispensé : l'école spécialisée. À la rentrée, le petit Thomas intègre un établissement où sont regroupés des enfants touchés par des handicaps variés : la trisomie, des problèmes psychomoteurs ou autres. "Une espèce de grands fourre-tout avec des profs qui faisaient ce qu'ils pouvaient pour que tout le monde garde la tête hors de l'eau. Mes petits camarades et moi-même étions au courant qu'on était en marge du système classique et des autres enfants. On se considérait comme 'pas normaux', on regardait le monde des normaux de loin."
Un monde qu'il réintègre en première secondaire. Alors qu'il était premier "sans rien faire" durant toute l'école primaire, Thomas Gunzig se retrouve tout à coup dans les limbes du classement. "En primaire, c'étaient des études sommaires. Je n'ai pas eu de cours de néerlandais alors que j'étais à Bruxelles, j'ai à peine eu des cours de français, je n'ai quasi pas eu de cours de grammaire. En maths, cela se limitait à des additions, des soustractions et des multiplications", liste-t-il. "Je n'ai jamais réussi à rattraper mon retard."
"Soudainement, j'étais dans les meilleurs. Celui dont on lisait les rédactions en classe.
Son adaptation dans l'enseignement "classique" est d'autant plus difficile que le chroniqueur matinal de la Première, en décalage aussi socialement, n'a pas beaucoup de copains. "Je venais d'un environnement avec tout un tas de petits camarades un peu étranges, un peu singuliers. J'étais vraiment très seul à ce moment-là."
Réfugié dans la SF
Alors, il trouvera refuge dans les livres. De la science-fiction principalement dévorée dans la cour quand les autres jouent à la marelle ou au foot. Ses lectures : Philippe K.Dick, Isaac Asimov ou Robert Silverberg. "Je pense que ça a été assez décisif dans la formation de mon imaginaire. Je n'ai aucun problème pour lire, ni pour écrire. Dans le champ dyslexique, il y a beaucoup, beaucoup de choses. Ce que j'ai, moi, c'est une très mauvaise orthographe…"
La vie de Thomas Gunzig a "basculé" après l'arrivée d'une professeure de français en quatrième secondaire à l'Athénée royale d'Uccle 1. Mme De Pauw, aujourd'hui décédée, a décidé de ne plus tenir compte de ses fautes, mais d'attacher, au contraire, de l'importance à "la forme et aux choses".
"Soudainement, j'étais dans les meilleurs. Celui dont on lisait les rédactions en classe. C'est la première forme de reconnaissance de ma vie. C'est la première fois, où je me suis dit : bah en fait, je ne suis peut-être pas l'espèce de gnome insignifiant qu'on a toujours prétendu que j'étais. Peut-être que je vaux quelque chose dans le domaine de l'écrit, de la littérature", se remémore l'auteur qui est professeur à La Cambre et à Saint-Luc.
L'année "clé" de ses 16 ans, il commencera aussi à partager des coups de cœur littéraire avec d'autres camarades et surtout à écrire. À 55 ans, en veut-il à ses parents ? "Je me suis demandé pourquoi ils n'avaient pas plus résisté, pas demandé un deuxième avis. Maintenant que je suis parent, que je vois à quel point c'est compliqué, à quel point on se trompe en permanence, je ne peux pas leur en vouloir", conclut celui dont le dernier livre – Rocky, dernier rivage publié en 2023 au Diable Vauvert – était un livre de SF. "Celui que je rêvais d'écrire."

