L'écrit en temps de crise reste une référence
Les fortes hausses des tirages et des ventes dans la presse à la suite des attentats du 11 septembre aux Etats-Unis prouvent que l'écrit reste une référence en temps de crise, selon des spécialistes et professionnels interrogés par l'AFP.
- Publié le 19-09-2001 à 00h00
Le témoignage d'un New-Yorkais diffusé récemment résumait ce phénomène: "Quand on ne fait que regarder la télé, on ne peut pas tout digérer. Avec un quotidien, j'en demande plus, je peux lire et réfléchir en même temps".
Pour le sociologue Jean-Marie Charron, chercheur au CNRS, spécialiste des médias, "il y a sur-consommation des médias et phénomène de cumul ou de complémentarité. Autant l'audiovisuel donne très vite, très brut, autant on a besoin de mises en perspective, de commentaires". Pour lui, il y a des "quotidiens plus réactifs que d'autres. Libé est le quotidien en France au lectorat le plus épisodique. Lorsque survient un événement important, une proportion de lecteurs se porte vers ce titre.Paris-Match, davantage une référence en reportage photo, dispose d'un spectre de lecteurs assez large. Dans les moments de crise, tout le spectre des lecteurs est mobilisé".
L'académicien Bertrand Poirot-Delpech, écrivain et journaliste qui se dit "né, grandi et vieilli dans le papier", ne peut "que se réjouir de cette référence à l'écrit". Pour lui, la spécificité de l'intérêt de l'écrit tient en un chiffre: un texte dit au JT en une demi-heure équivaut à une colonne un quart de journal. Pour l'écrivain, "l'image fonctionne à l'émotivité. La télé joue sur la tachycardie des gens. Il y a des gens qui se méfient de l'émotion maximale et éprouvent un manque à comprendre, un désir de rationalité plus satisfait par l'écrit que par le matraquage et l'émotion".
Pour Jean-Noël Jeanneney, historien, spécialiste des médias, "on est à peu près débarrassé de l'idée qu'un média remplaçait un autre. Les médias sont vraiment complémentaires, pas exclusifs". Pour lui, avec cet événement qui conjugue "inattendu, visibilité, concentration à New-York et force symbolique" (...), "on a besoin de situer, envie de replacer".
François Devevey, directeur général de la Fédération nationale de la Presse française, parle de "revanche de l'écrit. Dans une crise, l'écrit retrouve pleinement son rôle". Il évoque également un phénomène inédit, les sites Internet des journaux dits "de qualité" qui ont connu des records de fréquentation. "Ils conservent toutes les qualités de la marque et ne sont pas en concurrence, sont parfaitement complémentaires".
Fidèle à la tradition de Paris-Match ("Le poids des mots, le choc des photos"), Alain Genestar, son directeur de la rédaction, explique ainsi son succès : "On sait que l'image fixe est beaucoup plus émouvante que l'image en mouvement. Ici, ce sont des scènes humaines. Dans cet événement, ce ne sont pas des guerriers, mais ce sont des gens comme vous et moi, qui travaillent, prennent l'avion. Il y a un phénomène d'identification. On se sent tous des survivants de la guerre".
Pour M.Charron, cependant, cet engouement ne durera pas. "Au bout de quelques jours, lorsque la crise retombe, la lecture retombe au même niveau". Ces succès, explique-t-il, fournissent à la presse un "ballon très relatif d'oxygène. Les pertes de pub vont être plus importantes que les recettes dues à l'événement. Chaque crise génère une inquiétude pour les annonceurs qui mettent leurs campagnes de pub en réserve". Durant la période de guerre, on ne veut pas détériorer l'image d'une marque en l'associant à des événements dramatiques. Les annonceurs préfèrent attendre une actualité plus souriante. "Les quotidiens s'attendent à une période très difficile", estime ce chercheur.
